John Gardner l’a dit : écrivez le début d’un conte en trois pages.

Rappel de mes quelques pages à propos de John Gardner :

Les Arts de la Fiction et le Suspense

Qu’est-ce qui fait avancer une histoire ?

Petite bibliographie de nouvelles

J’ai alors pensé à nos frayeurs citadines et voici donc le

Conte du vieil homme effrayant

Il était une fois un homme, grand et fort mais déjà presque vieux et sûrement étrange, qui se promenait dans les rues de sa ville en parlant sans arrêt aux autres et à lui-même si personne ne se trouvait par là. Ceux qui connaissaient la raison de sa volubilité, pour peu qu’ils existent, ne se sont jamais fait connaître et n’ont pas transmis ce qu’ils savaient. En conséquence, nul ne sait pourquoi le grand homme bavard parlait tout le temps. Aussi, il éclatait souvent de rire, sa voix très sonore montant dans les aigus en ces occasions.

Alphonse Legros / La Solitude
Photo de l’œuvre par PRA (Wikimedia Commons)

Pour lui, ses paroles incessantes étaient une chanson avec laquelle il meublait le silence effrayant du monde. Il vivait en ville, dans un petit appartement entouré d’appartements où vivaient des centaines, des milliers de personnes mais ses relations avec eux étaient irréelles. Il ne pouvait pas leur dire ce qu’il ne savait pas pouvoir dire. Au bureau de tabac, il voyait les gens acheter des billets de loteries. Lui qui avait été garde-malade, qui avait porté des vivants et des morts, ne comprenait pas vraiment ce qu’ils espéraient. Un jour, riches ou pauvres, ils mourraient ou seraient malades ou grabataires. Les seules paroles qu’on lui adressait étaient celles de commerçants qui encaissaient ce qu’il payait et espéraient qu’il quitte leur magasin le plus rapidement possible. Dans la rue, il s’adressait souvent à une femme ou un homme dont il connaissait le visage mais ceux-ci répondaient brièvement et s’éloignaient vite. Le grand homme fort, vieux et étrange se sentait bien seul mais il ne se l’expliquait pas, il ne le formulait même pas. Il faisait son possible.

Il arriva un jour qu’une jeune femme qui rentrait de son travail, marchant à pas pressés dans le quartier du grand homme un peu vieux et étrange commença à s’inquiéter à la vue de la taille de celui qui, derrière elle à une trentaine de mètres, émettait des phrases incompréhensibles sur un ton qui variait et passait du grave à l’aigu. Elle évalua la distance qui la séparait du prochain tournant qui la ferait atteindre une rue plus passante et se rendit compte qu’elle n’y parviendrait pas si l’homme décidait de la rattraper.

Telle la chèvre de Monsieur Seguin, elle releva la tête et décida de faire face à celui qui représentait peut-être un danger. Elle lui montrerait qu’elle n’avait pas peur et qu’elle se défendrait au besoin ! Elle allait lui parler, et assez fort pour que tous l’entendent. Il ne faisait pas nuit, et si la petite rue semblait déserte, peut-être y avait-il du monde aux fenêtres ou bien quelqu’un sortirait de chez lui pour faire ses courses. Il fallait gagner du temps.

– Dites, vous-là ! Est-ce que vous me suivez ? Cela fait un moment que je vous entends derrière moi.

L’ennui est que pour parler à l’étrange grand homme fort qui paraissait vieux et étrange, elle dut bien s’arrêter et la distance entre eux se trouverait raccourcie puisqu’il allait probablement continuer à s’avancer. Mais elle avait pris une décision. On y était.

La jeune femme qui rentrait de son travail était bien jolie sans être particulièrement apprêtée, une jeune et jolie dame que l’on aurait eu plaisir à rencontrer dans un bureau ou un commerce, dont on imaginait le charmant sourire – qu’elle n’arborait pas en l’occasion. La jolie jeune femme en tenue simple mais tout à fait correcte vit, surprise, que le grand homme manifestait lui aussi de la surprise et s’arrêtait, ses deux bras faisant des mouvements étranges. Elle se rendit compte qu’il portait un sac de provisions dans la main droite. Ce sac sembla être sur le point de tomber tant son bras droit montra une sorte d’accablement en se rallongeant vers le sol et simultanément, son bras gauche fit de grands mouvements d’abord vers le ciel puis vers sa poitrine comme s’il voulait se protéger après avoir en avoir appelé à la clémence des cieux.

Le grand homme fort balbutia quelques mots qu’elle ne comprit pas, puis il traversa la rue en oblique et la dépassa en grandes enjambées qui ne semblaient pas pressées mais c’est qu’il était grand. Et il continua à parler tout seul. Elle entendit seulement les mots « les gens ».

La jeune et jolie femme poursuivit son chemin, se retrouva dans la rue passante et rentra chez elle où elle s’assit, le cœur encore battant de frayeur. C’est qu’on entendait tellement d’histoires effrayantes ces jours-là : des jeunes femmes avaient été agressées, on avait retrouvé le corps de l’une d’elles dans un terrain vague pas si loin de son quartier.

Les années passèrent, durant lesquelles la jeune et jolie jeune femme, devenue moins jeune et moins jolie, et le grand homme, vieilli et plus sonore mais moins fort, parfois même affaibli, restèrent dans le même quartier, dans les mêmes appartements. Elle se maria et eut une famille et il resta seul. Il arriva qu’ils se parlent dans la rue, qu’il lui fasse des remarques qu’elle comprit à propos de ses enfants. Elle lui répondait alors, et se souvenait de leur premier contact. Elle ne le vit jamais engagé avec d’autres personnes ou marcher aux côtés de quelqu’un, ni être ramené en voiture, ni assis dans un café mais toujours son regard anxieux la frappait, alors qu’il tournait la tête de tous côtés. Pendant quelques mois ou même des années, elle ne le rencontra plus et puis un jour, elle le revit, en bas, à la porte d’entrée de son immeuble. Il était voûté, bien amaigri et il ne parlait plus.