J’ai pensé en rentrant sous la pluie : tous ces gens que je rencontre sont tellement semblables, tellement proches. Comment se fait-il que ma conscience soit dans mon corps et non dans celui d’un de ces passants ? Comment se fait-il que nous ne communiquions pas plus ? Nous pensons pourtant à peu près de la même façon, même s’il y a aussi des pensées horribles. Les autres gens pourraient être moi, je pourrais être un autre. Est-ce que moi existe ?

Et puis, j’ai relu la nouvelle UNDR de Jorge Luis Borges. Je lis et relis cet écrivain argentin depuis si longtemps que ma pensée en a probablement été transformée. Tous les extraits qui suivent sont tirés de cette nouvelle UNDR dans Le Livre de Sable (1978, chez Gallimard) dans la traduction de Françoise-Marie Rosset. Le titre de la version espagnole est El Libre de Arena (1975) par Jorge Luis Borges.

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On finit toujours par ressembler à ses ennemis.

[…] ; dès que j’ai su que la poésie des Urniens se réduisait à un seul mot je me suis mis à leur recherche et j’ai suivi la route qui devait me mener jusqu’à leur pays.

Un homme prit ma place et resta debout. Il pinça les cordes de la harpe comme pour les accorder et il répéta à voix basse la parole que j’aurais voulu comprendre et que je ne compris pas. Quelqu’un dit avec révérence : Maintenant cela ne veut plus rien dire.

Je fus tour à tour rameur, marchand d’esclaves, bûcheron, détrousseur de caravanes, chanteur, sourcier, prospecteur de minerais.

Il prononça le mot Undr, qui veut dire merveille.

Je pris la harpe et je chantai une parole différente. – C’est bien – articula Thorkelsson et je dus m’approcher pour l’entendre. Tu m’as compris.

Je me suis demandé : où rencontrer du monde ? Le monde est partout pourtant, sauf dans un désert peut-être ou dans l’espace. C’est que la question en cache une autre ou de multiples qui pourraient-être où rencontrer des amis, des personnes avec qui passer du temps, avec qui converser, des personnes qui apportent des surprises, du renouveau, des rires, des ouvertures sur le monde. Or le monde n’est pas fermé. Il suffit de pousser les portes et de pencher la tête dans l’entrebâillement pour avoir un aperçu de ce qui s’y joue. Mais, bien sûr, le monde n’est pas un terrain de jeu. Les gens ne jouent pas, ils vivent, survivent, s’efforcent, s’échinent, râlent, manifestent, souffrent, meurent. Des aperçus moins gais, certes, mais ce sont ces personnes que l’on peut voir si on le veut bien. Avec elles, converser est possible à condition de faire les efforts nécessaires.

À propos du Rapport de Brodie de Jorge Luis Borges, voir l’article Lectures d’octobre et une mini-nouvelle