Je suis inspirée par la proposition de François Bon : 10 | mise en quatre (in nocturnes de la BU d’Angers), une proposition d’écriture à partir du « Chasseur de crépuscules » de Julio Cortàzar.

Maison d’appartements à Strasbourg (Google maps)

Un Rêve : Filmer la vie d’une maison de ville

Si j’étais cinéaste, je me consacrerais à la chronique de vie d’une maison d’appartements petits-bourgeois. Ce serait difficile, car il faudrait évoquer les ruptures, les naissances, les morts, les déménagements, les nouvelles arrivées, les nouveautés technologiques (même si elles ne consistent qu’à remettre le système électrique au niveau des normes de sécurité acceptées, ou l’installation d’un ascenseur, l’arrivée de la fibre). Je filmerais aussi les images prises au vol de bébés, devenus enfants ensuite, jouant dans la cour ou enfermés par mégarde dans l’ascenseur, plus tard leurs premières bêtises d’adolescents, et leurs rencontres sentimentales avant qu’ils ne s’en aillent et laissent leurs parents seuls, à se disputer ou s’ennuyer. Il me faudrait consacrer une trentaine d’années à ce film pour qu’il soit vraiment fidèle à la réalité du temps qui passe.

Le cadrage des scènes du film refléterait les évolutions, les mouvements d’accroissement ou de diminution de la maisonnée par la vue de personnes montant et descendant les escaliers, lavant les fenêtres, ou accroupis dans la cour, réparant une bicyclette. On passerait d’un appartement à l’autre sans que rien ne soit clairement établi, et la reconnaissance de la famille qui y habite serait d’autant plus difficile que bien sûr à chaque étage les appartements ont la même disposition, si ce n’est que les appartements de droite ont une pièce de plus que ceux de gauche. On n’entendrait que peu de paroles, des phrases de tous les jours, leur sens pouvant être ambigu pour qui ne connaîtrait pas les habitants filmés.

Photo IMDB / Amazon

Les spectateurs devraient, pour profiter réellement du film, y consacrer un temps certain car il serait forcément long. N’y a-t-il pas eu ce cinéaste qui a filmé les trains ouvriers de la Chine en une dizaine d’heures ? Comme ce film est une histoire de foyers familiaux, il n’y aurait rien d’illogique à ce que les membres d’une même famille se passent le relais en quelque sorte, chacun regardant à tour de rôle quelques séquences de ce film pour en témoigner auprès de ses parents, cousins, frères ou sœurs par la suite. Il pourrait même arriver qu’un de ces spectateurs décide de le regarder et que pendant son tour de visionnement la mort vienne le visiter et à ce moment il lui serait impossible de raconter sa part mais c’est bien ce qui arrive dans la vraie vie, sait-on jamais tout de la vie de nos proches ?

Je me demande si j’inviterais des acteurs à jouer les rôles de personnes qui vivent dans cette maison mais ma question n’est probablement que théorique car le peu de paroles, le passage des années imprimées sur les visages et les corps réels suffirait bien à accomplir ce que je voudrais faire, décrire la vie humaine d’une maison de ville.