Céline Roos

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Une biographie : Ange qui sut se faire accepter

Ce texte sera forcément très maladroit car je n’ai pas l’habitude d’écrire des biographies mais je veux écrire à propos d’Ange dont la vie a semblé tellement atypique à un grand nombre de personnes alors que je suis persuadée qu’il est loin d’avoir été la seule personne à vivre de telles difficultés. C’est aussi une biographie très partielle. Désolée, de plus, pour mon manque de maîtrise des temps du passé: ma langue est contaminée par l’anglais que j’ai pratiqué longtemps les dernières années.

Ange Cortes était né en 1947 et il est décédé en 2004.

Ange Cortes (1947 – 2004)

Mais avant tout, une petite précaution de mon usage :

— Ange, Graçon, mec, tu permets que j’écrive à propos de toi ?

— Je n’en vaux pas la peine !

— Toujours ta fausse humilité ! Non, je sais que tu es humble, mais parfois tu fais aussi figure de vantard.

— C’est pour ameuter le client, il faut bien pour que cela marche.

— Maintenant, cela ne te servira plus à grand-chose.

— C’est vrai, je suis mort.

— Pas dans ma mémoire, ni dans celle d’autres qui t’ont aimé, j’en suis sûre !

— Madeleine est partie aussi.

— Oui, elle s’est éteinte. Elle était sûrement bien entourée et puis, elle était adulte, indépendante, remarquable.

— Et chiante parfois aussi.

— Oui, je sais, mais elle était présente.

— J’espère que tu n’as pas trop souffert à la fin.

— Non, il paraît que je suis mort pendant l’opération. Mais avant, je n’étais pas trop en forme.

— Tu te rappelles de la Toutoune ? Et de Foxy ?

— Oui, notre Toutoune. Et Foxy qui se perchait sur mes épaules. Tes parents m’aimaient bien, hein !

— Oui, tous se souvenaient de toi. Et Foxy, plusieurs années plus tard, a voulu monter sur tes épaules. Si j’écrivais à ton sujet, qu’aimerais-tu que je mentionne et qu’est-ce que tu voudrais que je ne mentionne pas ?

— Je crois que je te fais confiance, Fille. Tu as toujours été gentille avec moi, même si tu m’énervais avec ton obsession de l’alcool.

— Si tu m’avais écouté, tu aurais vécu plus longtemps. Et j’aurais pu rester avec toi. Cela m’a fait de la peine de te quitter, tu sais.

— Je sais bien. Mais les autres buvaient plus que moi !

— Peut-être, mais je vivais avec toi. Et tu étais trop jaloux, sans raison.

— Oui, là, j’avais tort. Tu t’es bien amusée au Canada ?

— Je n’y étais pas vraiment pour m’amuser. Plutôt pour me découvrir, découvrir de quoi j’étais capable.

— Ça t’as réussi ?

— Je ne sais pas. Cela m’a formée, en tout cas. J’essaye de te voir. J’ai plusieurs images de toi, ton regard, gentil, le mouvement de tes épaules quand tu pivotes, que tu te retournes pour voir la personne qui s’adresse à toi.

— Comment tu me vois ? Avec le postiche ou sans ?

— J’ai plusieurs images. C’est plutôt le courant qui part de tes yeux et de ton visage, la chaleur, que je perçois. Ce serait drôle si tu me voyais en ce moment en train de transcrire notre conversation.

— Je te vois, je nous vois.

— Tu te rappelles l’appartement et comment je l’avais bien décoré ? J’étais doué, tu ne trouves pas ?

— Tu travaillais drôlement bien. Tu nous avais mis des couleurs chaudes, un beau rouge et une couleur crème.

Madeleine Deboissy s’était occupée d’Ange lorsqu’il était enfant. On trouve mention de Madeleine Deboissy dans le livre  Chrétiens et ouvriers en France: 1937-1970 par Bruno Duriez et une photo avec Monique Maunoury (baraque, 52, rue Barbès) dans le livre Monique Maunoury, disciple de Charles Foucauld à Ivry
1955 : Les enfants sont regroupés à Conflans, avec Madeleine Deboissy qui a repris contact avec Monique.

De quels enfants s’agit-il ? D’orphelins, d’enfants laissés à l’assistance publique.

Ange était né de parents gitans apatrides. On l’avait retrouvé dans une poubelle où il avait été abandonné, peut-être parce qu’il était malade (c’était la supposition de Madeleine, la bonne sœur qui le suivait depuis son enfance). Jusqu’à 9 ans, il avait vécu en orphelinat et puis, lorsque les sœurs ont retrouvé ses parents, il a fait un séjour de six mois environ avec eux avant de s’enfuir car la vie y était trop dure. Sa pré-adolescence a été partagée entre des stages chez des paysans (c’est là qu’il avait commencé à boire, m’avait-il dit), des séjours en maison de correction et des périodes peut-être plus tranquilles. Madeleine était toujours restée très proche, elle suivait ainsi un petit groupe de jeunes.

Je l’avais rencontré d’abord en 1976. Selon la loi française, il aurait déjà dû être français à ce moment-là, mais la police française essayait de lui faire faire son service militaire en Espagne, puisque son père était un gitan de langue espagnole. Ange n’en connaissait pas un mot même si son vrai prénom était Angel. On l’appelait parfois aussi Angelo, mais il n’aimait pas tellement cela.

Né en France, éduqué à l’école et à l’orphelinat en France, Ange s’était pourtant vu refuser la nationalité française et les permis de travail jusqu’à ce que plusieurs amis et moi-même ayons réussi à la lui obtenir alors qu’il avait déjà 29 ans. Ange travaillait tellement bien que toute la grande bourgeoisie de Grenoble l’employait pour retaper leurs vieilles baraques à caractère historique. C’est qu’il connaissait à peu près tous les corps de métier du bâtiment en dehors du travail sur les toitures et de la plomberie. Il était très fier en particulier d’une pierre de voûte qu’il avait posée dans une vieille chapelle (il avait aussi un CAP de tailleur de pierre).
Les lois ne sont pas les mêmes pour tous. Et pourtant Ange et ceux qui sont nés dans la même galère sont riches de culture, de bagout, de courage, d’intelligence et de ressources diverses. D’autres les considèrent débiles car leur orthographe n’est pas bonne. Si l’on oubliait son orthographe, son style valait bien celui de nombre de clampins publiés et distribués.

Lorsqu’il a obtenu la nationalité française, il a été employé comme un des principaux cadres d’un programme de rénovation du vieux Grenoble, emploi qu’il a tenu, je crois une quinzaine d’années. Ange a donc connu au moins quelques années où son talent et ses compétences ont été reconnues et rétribuées à leur juste valeur.

Je l’avais rencontré à Grenoble dans une fête, dans un appartement. Il était plus timide que les autres hommes, plus gentil. Moi aussi, c’est l’impression que je lui avais faite. Il portait un postiche car il était complexé, une partie de son crâne étant chauve. Ses cheveux avaient été tués lors d’une opération qu’il avait eue enfant, lorsqu’un cheval lui avait lancé son sabot en pleine figure. Il lui était resté ce problème et une déformation du crâne (les enfants l’appelaient parfois crâne pointu ou tête d’œuf) et un problème à la mâchoire qui se bloquait lorsqu’il riait trop fort. J’ai mis des années à lui faire enlever ce postiche, qui nous a surtout posé problème lorsqu’il avait attrapé des poux. Nous avions dormi nos premières nuits ensemble dans sa voiture avant de trouver un appartement. C’était une grosse Peugeot qui datait de la guerre, je crois. Il me faisait très peur en la conduisant, non qu’il conduise vite, mais il était alcoolisé la plupart du temps. J’ai aussi insisté pour qu’il cesse de conduire, assez rapidement. Ange a cessé de conduire, s’est débarrassé de son postiche mais l’alcool a été le plus fort. Lorsque dans les années 90, je suis venue lui rendre visite à Grenoble, il portait une perruque ou un postiche. À ce moment, son teint était devenu orange moutarde, car son foie était atteint.

Ange était un très cher ami avec qui j’ai vécu environ quatre ans, mais que j’avais dû quitter, comprenant qu’il n’était pas près de reconnaître sa dépendance à l’alcool. Malgré sa naissance dans des conditions terribles et une enfance en orphelinat, il avait réussi à se faire respecter pour ses qualités professionnelles et humaines. Malheureusement, il avait développé une addiction pour l’alcool dès l’adolescence. Celle-ci l’a rattrapé et il est mort jeune, heureusement entouré par de nombreux amis.

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  1. Brigitte Ludmann

    Je me souviens avec beaucoup de tendresse d’Ange. C’est une très belle évocation , Céline.

    • Céline Roos

      Merci Brigitte! Il méritait sans doute mieux encore!

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