J’écrivais l’autre jour qu’il m’arrivait parfois de rédiger des textes un peu trop déjantés pour oser les publier ici. Mais il n’y a que les gens intelligents qui n’osent pas. J’ose donc. Elle répond en fait à une suggestion d’écriture en nouvelle très courte du Zodiac Writing Challenge.


Le Passe-Muraille dans les catacombes œuvre de Vznoupzvr11 (Wikimedia Commons)

La suggestion était : « l’eau qui se retire ». Voici donc :

Hybride Undine

Elle vit d’abord un terrain de sable ou de gravier, plutôt de sable, et au sommet d’une montée de sable toujours, elle vit arriver les roues, la pelle ou les chenilles d’une machine. Elle savait qu’elle devait s’en aller ; elle gravit la pente à droite pour y échapper. Lorsque elle arriva en haut, elle pensait se retrouver sur une plateforme et elle se savait poursuivie, mais elle se retrouva en haut d’une falaise avec la mer en face d’elle, une étendue d’eau en tout cas. Elle n’avait pas le choix et sauta pour échapper à son poursuivant, elle se trouva dans la mer. Elle vit un homme dévaler la pente, moins raide pour la rattraper. Elle nagea mais très lentement, comme dans une eau de la Mer Noire. Elle avançait, quoi d’autre ? Elle finit par progresser, maladroitement. Plus trace de ses poursuivants. D’ailleurs elle nageait dans la profondeur d’une route. En face d’elle, des jeunes filles la traversaient. Bordée d’arbres, une route en ville. Elle continua à nager. Elle allait bientôt se trouver au niveau de personnes et d’une voiture qu’elle voyait, nageant toujours dans la route.

Elle semblait se déplacer dans une autre dimension, sur un autre plan que les personnes qui ne la voyaient pas. Seuls les prédateurs la voyaient.

Un moment plus tard, elle arriva au niveau de la place des Sylves et y pris pied, surprise que ce soit si facile. Elle commençait à prendre l’habitude de ne pas se faire remarquer puisqu’on ne la voyait pas non plus lorsqu’elle nageait. Elle regarda la rue qui ne lui sembla plus du tout liquide. Elle devait réfléchir à ce qui se passait. Elle se dirigea vers la Galoche, un salon-pâtisserie sympa, artisanal où elle espérait y trouver des copines puisqu’elle était habillée mais n’avait pas de sac, pas d’argent et pas de téléphone.

– Salut, Undine, c’est sympa ta nouvelle coiffure.

Elle se tâta les cheveux. Ils étaient secs, mais elle sentait qu’ils étaient comme si elle ne les avait pas coiffés après une douche. Sa copine lui prêta un peu d’argent et retourna s’affairer au comptoir où elle travaillait à mi-temps. Cela l’arrangeait, elle avait besoin de temps pour penser.

Elle n’avait rien, ni argent, ni sac, ni téléphone, ni mobylette. Elle avait parlé tout à l’heure et Vesma lui avait prêté de l’argent. Et maintenant qu’allait-elle faire de cet argent ? Ah oui, elle avait pu boire. Le reste ne lui servait à rien. Et pas même sa mobylette. Mais pour aller où ? Pourrait-elle faire le chemin en sous-marin, en nageant sous les eaux le long de la route ? Il faudrait déjà qu’elle ait une idée de sa destination. Drôle de situation !

Elle ne parlait pas beaucoup aux autres mais elle se parlait beaucoup. Mais était-elle une interlocutrice suffisante ? Se comprenait-elle vraiment ? Alors qu’elle ne savait pas comment elle s’était trouvée là ? Elle se demanda si elle pourrait à nouveau entrer dans l’eau, continuer son chemin. Chemin. Destination ? Les gens ne faisaient pas que se mouvoir, ils bougeaient pour aller quelque part, pour y faire quelque chose. Ils travaillaient !

Dans l’eau, elle était en danger, mais c’était agréable, intéressant de voir le monde sous cet angle. Le problème était qu’elle fuyait. On ne peut pas fuir tout le temps. Dit-on. Elle avait sûrement un travail, comme tout le monde. Elle devait se le rappeler. On l’attendait peut-être. Ce serait sans danger. Aussi intéressant, disait-on. De toutes les façons, l’eau semblait s’être retirée. Il fallait aller travailler.