L’autre soir, j’ai eu grand plaisir à regarder l’émission de la Grande Librairie consacrée à Patrick Modiano, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre Encre Sympathique.

Il est possible de revoir cette émission pendant environ un an (il s’y trouve un moment délicieux où Patrick Modiano et Jean-Jacques Sempé, plaisantant ensemble , racontent leurs souvenirs et font des projets fictifs). Voici le lien vers le « replay ».

J’ai ensuite trouvé dans ma bibliothèque un exemplaire de Rue des Boutiques Obscures (1978) que j’avais dû acheter d’occasion puisqu’il est recouvert d’un film transparent et que des tampons sur quelques pages indiquent qu’il avait fait partie du stock d’un CDI de collège.

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Je suis bien avancée dans ma lecture (je sais, c’est un peu tard, j’aurais dû le lire avant mais au cours des quinze dernières années j’ai plutôt été investie dans les cultures et littératures de langue anglaise) et puis, j’ai continué à m’amuser et ai écrit la petite nouvelle qui suit.

En gare Modiano

« Je vous accompagne au train ! » (p. 95)

J’avais toujours rêvé de placer une phrase d’un grand auteur. L’auteur était bien grand : c’était Patrick Modiano dans Rue des Boutiques Obscures. Mais j’aurais préféré une phrase plus extraordinaire.

Ils n’avaient rien remarqué. Pourquoi auraient-ils dû le faire ?

« Je nous voyais marcher, vers midi, dans une avenue de Nice, bordée de platanes. Il y avait du soleil. » (p. 190)

Celles-ci, je ne les avais pas prononcées mais elles me trottaient en tête alors que Pedro et Gaïa avançaient devant moi, tirant leurs bagages à roulettes dans le tunnel d’où plusieurs escaliers mécaniques montaient vers les quais de la gare Modiano. Dans quelques heures, ils auraient rejoint leur mère et je n’allais les revoir qu’au bout de sept semaines.

Nous étions arrivés en avance et il fallut attendre sur le quai le train qui n’avait pas encore été mis en place. Une femme âgée, sur un banc, tenait son sac à main comme si elle espérait ainsi pouvoir empêcher qu’un voyou le lui arrache. Elle aussi nous regardait. Je l’imaginais penser :

« Ils paraissaient infatués d’eux-mêmes et le père de temps en temps riait en rejetant la tête en arrière, ce que je trouvais incongru. » (p. 35)

À ce moment, j’éclatai de rire puisque la fin de la phrase n’allait pas : la dame n’était pas le narrateur de son propre roman.

Je vis soudain que mes deux rejetons avaient marqué une pause dans leur examen de leurs téléphones portables et me fixaient du regard. Gaïa me dit :

– Tu sais, papa, des fois t’es un peu relou ! J’espère que tu auras bientôt fini ton livre et que tu reviendras vivre avec nous.

– Mais je vous ai déjà expliqué que…

– Elle te fait marcher ! C’est pour te sortir de tes livres. Ça existe l’addiction aux livres ?

Ils m’avaient eu. Heureusement pour moi, le train arriva à ce moment.

Je m’étais trompé quant à la raison pour laquelle la femme nous regardait et je n’avais pas noté son encombrante valise qu’elle me demanda de soulever dans le train, ce que je fis naturellement pendant que les enfants souriaient de me voir dans ce rôle. Reconnaissante, la dame était aussi bavarde et me demanda de l’aider à trouver la place qu’elle avait réservée. Pedro prit l’affaire en main. Gaïa et moi suivîmes, les places des enfants devant être plus loin. Ma rêverie reprit :

« Denise. Elle portait un boléro noir et tenait une orchidée. » (p. 130)

– Papa ! La dame te dit merci !

– Oh ! Mais c’était un plaisir, Madame !

Un peu confus, je coupai court aux remerciements de la dame et aidait Gaïa et Pedro à placer leurs valises sur le porte-bagages. Nous échangeâmes plaisanteries et embrassades. Nous allions bientôt nous revoir. Puis des coucous par la fenêtre quand le train s’ébranla.

« Je respirais l’air froid qu’embaumaient les sapins. » (p. 225)

Autour du seul sapin, illuminé de ses guirlandes de Noël, les gens passaient vite, sans le voir, sur le parvis de la gare. J’allais rentrer chez moi.

« Le train glissait à travers le paysage blanc de neige. » (p. 216)