Céline Roos

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Une mini-nouvelle: La case « échecs »

De façon un peu surprenante pour moi, mon premier article de l’année sera une nouvelle sur le thème du monde des échecs. J’ai quitté ce milieu depuis une quinzaine d’années, mais il alimente visiblement encore mon imagination.

La case « échecs »

Claire avait soudain apparu, cette après-midi-là, dans la salle de tournoi où je venais juste de terminer ma partie de deuxième ronde qui s’était déroulée de façon satisfaisante sinon glorieuse. Mon adversaire avait mal joué et avait dû abandonner assez rapidement. Mon tournoi se déroulait normalement : ce n’était pas dans les premières rondes que je rencontrerais les plus forts joueurs.

Claire observait la partie qui était jouée au deuxième échiquier. Personne, pas un joueur d’échecs ne l’avait rencontrée depuis près de deux ans. On disait qu’elle était devenue vendeuse et voyageait beaucoup. Je m’approchai d’elle et attendis qu’elle remarque ma présence. Quand ce fut le cas, je fus ravi de sa réaction spontanée de plaisir. Deux bises sur les joues, quelques mots à voix basses sans conséquence, et d’un commun accord, nous marchâmes tranquillement le long de l’allée centrale pour sortir et bavarder dans le jardin.

Céline Roos Tournoi de Capelle (1991)

Elle me demanda où j’en étais. Il n’y avait rien de nouveau dans ma vie : toujours célibataire, toujours prof de lettres (je ne jouais que pendant mes congés) et mes parents allaient bien mais vieillissaient. Elle me demanda si j’avais suivi les parties du tournoi des candidats au championnat du monde. Elle me cita certaines des parties jouées par le champion en titre et ses principaux concurrents, parla de certaines ouvertures jouées, de certaines stratégies et de certaines manœuvres tactiques en fin de parties. Et elle m’en parla comme de merveilles. Pourtant, je croyais qu’elle ne s’y intéressait plus, qu’elle avait tourné la page et choisi une nouvelle vie, une profession où elle gagnerait de l’argent de façon régulière et serait peut-être plus respectée que dans son ancienne occupation, parfois considérée comme une activité de romanichel. Elle devait garder une certaine nostalgie de sa vie de joueur d’échecs.

Quant à elle, la jeune immigrée d’origine française, elle me dit qu’elle trouvait son travail aliénant.

– Dans la vente, on ne pense qu’à vendre. Chaque fois que l’on rencontre une personne, on l’évalue mentalement en se demandant s’il ferait un bon client. Je sais vendre, je vends mais je m’ennuie. Au niveau intellectuel, c’est assez limité. Au début, lorsque j’ai commencé, j’ai beaucoup lu sur le sujet : j’avais besoin de me persuader que vendre pouvait être utile à la société, aux gens. J’ai appris des choses mais maintenant, je trouve cela lassant.

Je compatissais. Il est certain qu’elle ne pouvait avoir le même statut comme vendeuse que celui qu’elle avait en étant la meilleure joueuse du Québec. Ce n’était pas une chose à lui dire, d’ailleurs. Elle refusait de se considérer comme une joueuse : elle se voulait un joueur comme un autre.

Nous retournâmes dans la salle pour observer encore quelques parties, chacun de notre côté mais, plus tard, nous décidâmes d’aller manger ensemble. Il n’y avait jamais rien eu de plus entre nous que de la bonne entente, une certaine amitié très plaisante. Ce type d’amitié est précieux : il n’y avait aucune raison de ne pas en profiter.

Nous étions quatre, assis dans une chaleureuse pizzéria : le patron avait installé un couple à côté de nous et nous avions rapidement sympathisé. Georges et Farida étaient Belges, en vacances pendant quelques semaines dans la Belle Province. Le sujet du jeu d’échecs vint naturellement lorsqu’ils nous demandèrent ce que nous faisions. Ils furent fascinés lorsque Claire leur dit qu’elle avait été professionnelle pendant quelques années. Ils posèrent une quantité de questions :

– Mais comment peut-on vivre des échecs ? Vous devez être sacrément intelligent pour jouer aux échecs ?

Et c’est là que je compris que le monde des échecs québecois allait vite retrouver sa Française.

Elle leur raconta avec un tel enthousiasme l’intérêt de ce jeu pour les enfants (« ils apprennent grâce au jeu d’échecs que pour gagner une partie il faut prévoir des étapes et les accomplir l’une après l’autre »), pour tous et l’ambiance qui existait dans les clubs, le fait que nul ne s’y souciait de statut social ou d’âge (« un joueur de quinze ans peut être plus fort qu’un PDG de quarante ans »), le fait qu’il y avait constamment quelque chose à apprendre, que le monde des échecs était une communauté internationale et que, où qu’il aille dans le monde, un joueur d’échecs n’aurait qu’à trouver un club d’échecs pour trouver des personnes avec qui s’entendre (« d’ailleurs, le système de notation des parties est absolument international, on le comprend, quelle que soit sa langue ! »)….

– Je parie que tu vas jouer le prochain tournoi, cet automne, n’est-ce pas ?

– Je crois bien que tu as raison. Cela va être retour à la case départ !

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  1. Claude Duplessis

    J’ai bien hâte de la revoir !

    • Céline Roos

      Merci Claude! Dans quelques années peut-être, elle est un peu coincée en ce moment.

  2. Céline Roos

    Je vais ajouter un commentaire de Jean-Pierre Rhéaume que les vieux joueurs du Québec connaissent bien n’a pas pu placer ici et il me l’a envoyé par mail.
    « Je commentais ce passage :

     »De façon un peu surprenante pour moi, mon premier article de l’année sera une nouvelle sur le thème du monde des échecs. J’ai quitté ce milieu depuis une quinzaine d’années, mais il alimente visiblement encore mon imagination. »

    Je commentais ce passage de la seconde phrase :
     »J’ai quitté ce milieu »
    en disant que c’était une perte.

    Je m’étonne qu’une guerrière de l’échiquier quitte le champ de bataille après tant de succès. »

    Voici la réponse que je lui ai faite:

    « Merci pour ton message, Jean-Pierre!
    C’est qu’il y a tant de batailles dans le monde.
    Au bout d’un moment, le milieu des échecs m’a semblé être un microcosme pas assez humain.
    J’ai ressenti le besoin d’être plus utile et j’ai travaillé dans les écoles, les collèges et les lycées.
    Et à présent, je me passionne pour l’écriture. »

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