Céline Roos

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Une mini-nouvelle : la rébellion du petit carnet

Une proposition d’écriture de Régine Detambel s’intitule « les usages du carnet ». Elle m’a inspiré le petit conte loufoque, légèrement dystopique mais un peu innocent qui suit.

Copie d’une des dernières pages d’un des carnets préparatoires de Sur la route par Jack Kerouac, intitulé « Notes nocturnes et diagrammes pour Sur la route » (novembre 1949). Exposition « Sur la route de Jack Kerouac : L’épopée, de l’écrit à l’écran » (16 mai – 19 août 2012) au Musée des lettres et manuscrits de Paris. Déposé par Prosopee (Wikimedia Commons)

La Rébellion du Petit Carnet

Le petit carnet recevait ses pensées fugaces et lui donnait le temps, pendant qu’elle les notait, de réfléchir à leurs causes et leurs implications. Parfois, il lui offrait une illumination, un élément de réponse à un mystère qui se cachait quelque part dans sa mémoire. Ce carnet représentait un certain confort : elle y écrivait lorsqu’elle n’avait pas envie d’être assise en face d’un ordinateur, mais plutôt dans un coin de son sofa ou à une table d’un salon de thé. Immanquablement pourtant, elle recopiait plus tard ces notes dans un document sur son ordinateur.

Mais, était-ce la faute du petit carnet ? Elle ne sut pas à temps que les choses allaient sûrement changer. Pourtant, elle avait regardé en grand nombre des films de vulgarisation sur l’intelligence artificielle.

Quel rapport avec son petit carnet ? Question légitime, car un carnet, petit ou grand soit-il, est fait de papier, de fibres biologiques et on y écrit avec de l’encre déversée d’un stylo ou d’un bic. Comment une intelligence artificielle pourrait-elle interférer avec lui ? Serait-elle même capable de le lire si, animant un robot doté de fonctions motrices, elle le trouvait, abandonné sur une table ou un bureau ?

Non, le problème ne survint pas à ce niveau. Il arriva un jour que les outils linguistiques rattachés aux traitements de texte, indépendamment du système d’exploitation de l’ordinateur utilisé, devinrent plus prescriptifs et non seulement jugèrent de la pertinence sémantique et de la correction grammaticale de tout texte transcrit sur un document texte mais imposèrent la formulation recommandée. À partir de ce moment, son petit carnet – un lointain successeur de celui du début de ce texte – devint le seul dépositaire de ce qu’elle écrivit et pensa réellement car tout ce qu’elle tentait de recopier et saisir sur un document en traitement de texte devenait quelque chose d’autre dont l’esprit, la teneur, la mélodie n’étaient plus du tout les mêmes que ceux du texte créé dans le carnet. D’ailleurs, aucun nouveau texte publié ne fut jamais plus l’œuvre d’un être humain.

Évidemment, rassurons-nous, notre instinct de désobéissance aux consignes resta le plus fort. Nous nous rebellâmes et les carnets commencèrent à voyager dans le monde entier, passant de la poche d’un manteau au cabas d’une ménagère ou à la sacoche du vélo d’un étudiant. Certains réhabilitèrent les vieilles machines photocopieuses (celles qui n’avaient pas encore la fonction correction), d’autres trouvèrent même ainsi la motivation d’apprendre une langue étrangère. Une nouvelle communauté internationale de scribes, de copistes, de lecteurs, de commentateurs vit le jour. Le petit carnet recréa un lien entre les êtres humains.

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  1. Godard-Livet

    Un petit carnet libéré des algorithmes qui saurait distinguer la fiction du réel, accepterait les fautes d’orthographe, comprendrait l’humour ? Beau projet de convivialité et de bienveillance ! Je crois que les réseaux sociaux nous conduisent à tout le contraire.

    • Céline Roos

      Grâce à mon petit carnet, j’arrive à passer entre les gouttes toxiques!
      Merci pour ton passage Danièle! En passant, je viens de relire ton histoire de petits détritus: le collecteur de photos, et je l’aime vraiment bien.

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