Le sujet de la « ville invisible » était délicat : on disait que les autorités n’appréciaient pas que l’on s’intéresse à la chose. Des curieux auraient disparu. Quentin ne se percevait pas comme très courageux. Son métier d’écrivain le protégeait des rapports de force pénibles qu’il aurait dû endurer s’il avait travaillé dans un bureau. Il avait acquis une modeste renommée qui lui assurait de petites rentrées d’argent. Rien de sûr, cependant. Il fallait constamment trouver d’autres idées.

Pourquoi laisser cette « ville invisible » hanter ses pensées alors qu’il aurait dû, au contraire, trouver un sujet exploitable ? Il secoua la tête, la releva, regarda autour de lui, dans cette salle des archives de la ville où il était en train de consulter distraitement des pages de vieux journaux de la région. Ces vieux journaux étaient une manne pour son inspiration. Il décida d’aller se prendre un café à la petite machine à l’entrée quand subitement, il vit Mounir, son vieux pote de fac, devenu journaliste, qu’il avait perdu de vue. Il ne s’était pas montré depuis longtemps ni à la Rotonde, ni au bar des Écrivains.

– Hé, salut ! Toi aussi tu hantes ces lieux ?

Mounir se retourna, rougit légèrement, visiblement heureux de le rencontrer.

– Quentin, ça fait longtemps ! On va se prendre un café quelque part ? Tu as le temps ?

Ils s’assirent dans un bistrot de quartier fréquenté par des travailleurs manuels. Quentin le mit un peu au courant de sa situation et lui parla de sa mini-obsession pour la ville invisible et de sa peur d’aller chercher plus avant.

– Et toi ? Tu es toujours aux Dernières Nouvelles ? Je n’ai rien lu de toi récemment.

– Je suis sorti du circuit. Mais tu te fais un film, mon pote.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Ne crains rien, personne ne va te jeter dans une geôle secrète. Tu en as un exemple devant toi. Je suis un disparu, un invisible.

Quentin l’écoutait, bouche bée.

– Nous avons voulu sortir des réseaux. Nous n’utilisons pas les services où nos immatriculations diverses seraient utilisées. Plus d’impôts, plus de sécurité sociale, plus de compte bancaire, etc.

– Une économie parallèle, alors ? Du troc, des échanges de service ?

– C’est ça. J’écris encore un peu dans une gazette qui nous concerne et j’aide à l’éducation de nos jeunes. Bien sûr, nous ne les envoyons pas dans les écoles habituelles. Ce sont des invisibles qui leur donnent des cours.

– Et l’État permet ça ?

– Ils sont débordés.

– Mais pour la médecine ?

– Nous avons nos médecins, notre équipement, nos cliniques. Par contre, nous ne bénéficions pas des traitements les plus coûteux.  D’ailleurs, nous refusons l’acharnement thérapeutique.

– Et les maisons où vous vivez ? Vous devez bien payer des impôts locaux, par exemple ?

– Je me suis aussi posé la question. Je suis relativement nouveau ici. Mon intuition est que l’État nous laisse tranquilles, volontairement, pour observer notre mouvement. Tant que nous ne ferons pas trop de bruit, ils nous laisseront faire évoluer notre économie parallèle.