Céline Roos

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Une mini-nouvelle: L’hypocondriaque mégalo

Foin de la paresse! Ou de toutes les excuses qui m’empêchent de publier. Aujourd’hui, je me suis décidée à écrire un petit texte inspiré par un des thèmes du forum Zodiac Stories du mois d’avril: « Hypocondriaque ».

L’hypocondriaque mégalo


Image de couverture : Molière (1622-1673). Le Malade imaginaire.
Bibliothèque Nationale de France

« He is under the influence » se disait à une certaine époque, au Royaume-Uni, d’une personne ivre. Nous sommes tous influencés à divers moments par le vent qui souffle trop fort, une remarque négative, des intestins douloureux, un regard brillant rencontré dans la rue, une invitation à la paresse, des rires d’enfants. Un évènement aléatoire nous aura envoyé un très discret message dont nous n’aurons pas été conscients.

Au moment de l’annonce, ma gorge s’est serrée, un bref instant seulement car sous son influence qui plane et tournoie au-dessus de moi, je me sens une sur-femme, en toute conscience. Invraisemblablement, elle m’a rendue heureuse et m’a permis de jouir de la vie, d’oublier mes soucis d’argent et les bobos qui me faisaient craindre des maux pires encore, cette impression d’être bloquée par les soins à donner à mes animaux et ma peur de finir un jour dans une maison de retraite.

Pendant des années, comme beaucoup de mes contemporains, je souffrais de la maladie de vivre la plus courante: le stress. Le stress causé par ces déclarations d’impôts que nous remplissons avec plus ou moins d’expertise, en ayant l’impression que nous serons floués en fin de compte (même si nous trouvons normal de payer notre part), par l’ensemble des tâches professionnelles, régulièrement augmentées taxées sur notre temps libre et notre santé mentale, par les petites phrases assassines proférées par tel ou tel personnage politique à l’égard de notre profession au gré de son envie de se faire mousser par ses supporters, par les factures qui s’accumulent alors que nos revenus diminuent au fil du temps, par l’incohérence entre le besoin d’assainir les mesures industrielles pour préserver la planète et les politiques non-écologiques. Le stress qui transforme les visions d’avenir en peur du futur.

J’ai cessé d’être hypocondriaque le jour où j’ai appris que j’allais probablement mourir. Quoi de neuf ? Nous allons tous mourir un jour. Dans vingt, trente ou soixante ans, n’est-ce pas ? C’est ce que nous espérons tous mais nous n’en savons rien. À dire vrai, je me trouve en face d’autant d’incertitude que chacun éprouve car, après tout, je pourrais guérir : une chance faible reste une chance. Et puis, je pourrais tenir cinq, six mois ou cinq, six ans ou peut-être même plus de dix ans. En ces temps de pandémie, cela représente plus que ce qui est accordé à quelqu’un atteint d’une forme grave du virus.

Au-delà de ce point de vue relativiste presque cynique et empreint d’humour noir, tant qu’il y aura des êtres vivants, je sais que d’une certaine façon je serai vivante parce que d’autres vivront (êtres humains et autres animaux). Il n’est pas question de l’unité que je me représente de moi-même ou celles, forcément différentes les unes des autres, que les autres croient voir en moi. Même si mon corps et mon esprit disparaissent, des éléments de l’un et de l’autre existent en d’autres êtres vivants au moment présent. Il n’est pas question de réincarnation, mais plutôt de co-incarnation. Mes sentiments, mes peurs, mes aspirations, mes envies de courir, sauter, manger, jouir, chanter existent ailleurs, chez d’autres.

Voilà, j’ai inventé une autre forme de bouddhisme ! Pas mal pour une hypocondriaque, non ?

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  1. Bravo Céline ! C’est si dur de parler de la maladie qui change les perspectives mais ne détruit pas les valeurs, ce en quoi nous croyons, ce que nous sommes et qui sert d’exemple, de motivation, de courage aux autres.
    Je t’embrasse
    Danièle

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