Je tente à nouveau de mettre en mouvement quelques maigres filaments fictionnels. C’est un essai mais une filature ratée !

Le Retour de la Panthère Rose

La filature ratée

Je n’étais pas une pro de la filature mais j’avais un avantage : mon apparence physique me rendait invisible. Elle par contre, ma cible, était étincelante. Et je savais que nous avions le même âge.

Cela faisait trente ans que je ne l’avais pas vue mais je ne pouvais pas me tromper. Elle avait gardé les mêmes sourire et regard radieux, les vêtements sexy, le tout rehaussé par un gars à la même allure au bras duquel elle s’attachait coquettement.

Quelques minutes avant, j’étais assise à la terrasse de la Nouvelle Poste. Ce samedi-là, j’avais décidé de changer de quartier pour prendre mon petit-déjeuner et de venir écrire là. Et, levant les yeux, coïncidence incroyable, je l’avais vue marcher devant moi, à Strasbourg. Se doutait-elle que j’y vivais à nouveau ? Sans doute pas. Serait-elle venue, sinon ? Il est vrai que cela lui était probablement égal et puis, comment s’imaginer que nous nous rencontrions, si, comme je l’imagine, elle n’était ici que pour un week-end. Les Canadiens ont l’habitude de visiter l’Europe en visites éclairs d’une ville à une autre et de boucler leur tour en une semaine ou deux.

Anyway, je me suis mis à les suivre. Une allure de touristes, des rires complices, des haltes devant des vitrines de magasins. Le quartier est assez pittoresque, même si ce n’est pas la Petite France. Ici aussi, certaines maisons datent de la Renaissance. J’aurais bien voulu savoir où ils étaient descendus, quel était leur hôtel. Mais je me dis que j’avais peu de chances d’obtenir cette information. Ils allaient probablement se promener, manger quelque part, puis iraient visiter un autre quartier.

J’ai trouvé une vieille borne de pierre sur laquelle j’ai pu m’appuyer dans l’attente qu’ils sortent de la bijouterie. Nul besoin de me cacher. Les passants se faisaient plus nombreux, des habitants du quartier mais aussi des Allemands, un groupe de quelques quinquas et sexagénaires visiblement échappés d’un bus de touristes.

Ils ressortaient ! Je me suis penchée et ai fait semblant de fouiller dans mon sac, le temps qu’ils me dépassent. Elle m’aurait forcément reconnue si nous nous étions retrouvées face à face. Je n’aurais pas supporté la froideur de son regard si elle avait choisi de m’ignorer.

Puis je les ai vus atteindre la place de la cathédrale, en faire le tour avant de rebrousser chemin pour entrer et s’asseoir au Glacier. Cela m’arrangeait : j’allais pouvoir m’asseoir derrière elle pour épier leur conversation.

– Bonjour ! Je vous ai vu entrer, je me suis permis de… Vous vous souvenez de moi ?

Mince, mais oui, une autre participante à l’atelier d’écriture de l’Université Populaire de l’année dernière. Il fallait que ce soit ce jour que nous nous rencontrions !

– Vous permettez que je m’asseye avec vous ? Moi, c’est Alice. Vous, Aliette, non ?

Je ne l’ai pas détrompée pour le cas où mon ancienne amie attablée derrière moi ne serait pas entièrement absorbée par la conversation de son amoureux.

– Est-ce que vous continuez à écrire ? Vous avez un projet en cours ?

Je lui retournai la question pour ne pas trop faire entendre ma voix. Combien d’écrivains amateurs refuseraient de parler de leur projet d’écriture ? Elle avait commencé à créer une uchronie : elle imaginait ce qu’elle serait devenue si elle s’était réellement adonnée à sa passion de jeunesse, le chant. Son récit m’a intéressée et elle a presque réussi à me faire promettre de me réinscrire au prochain atelier. Presque, la prof du dernier m’avait déçue. Elle avait une quantité d’excuses pour être absente et les sujets étaient trop « fleurs bleues ».

Avec tout ça, je n’avais rien entendu et je sentais du mouvement derrière moi. Ils allaient partir. C’était affreux. Ils se tenaient à présent debout au niveau de notre table.

– Célia ? C’est-ti possible ? C’est bien toi ?

Non seulement elle m’avait reconnue mais elle semblait en être contente ! Je me mis à rougir.

– C’est incroyable, ça fait quoi ? Presque quarante ans ? Tu n’as pas changé !

Peut-être au niveau du visage, mais pour le corps, je n’aurais pas dit ça. C’était gentil quand même. Nous avons échangé quelques platitudes et elle m’a présenté son compagnon. Puis elle m’a dit qu’ils ne restaient pas longtemps et qu’elle me rappellerait dès son retour chez elle. Je ne l’ai pas crue mais cela fait toujours plaisir.