Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Une mini-nouvelle : somnolence dissociative

Une triple inspiration m’a permis d’écrire la nouvelle qui suit, aujourd’hui. D’abord, très modestement, je me suis laissée influencer par l’esprit des nouvelles de Jorge Luis Borges, sans tenter de pasticher sa propension aux références littéraires. Ensuite, j’ai regardé la dernière vidéo « Imaginer c’est voler » de l’atelier de François Bon où il propose de parler de personnes observées et d’en profiter pour faire un retour sur soi-même. Enfin, je fouille aussi parfois le blog de Régine Detambel, et j’ai lu sa proposition d’écriture intitulée « puissance poétique du sommeil ».

Voici donc ma nouvelle :

Somnolence dissociative

Il me faut raconter ce soir cette journée assez particulière d’autant plus que je viens de lire la nouvelle « Guayaquil » de Jorge Luis Borges où il rappelle combien la mémoire d’événements peut rapidement s’altérer. Son récit reflète, de plus, dans une de ses facettes baroques, une impression étrange qui m’est apparu aujourd’hui. Et j’ajouterai ainsi à mon palmarès personnel une deuxième raison d’être fière de moi tandis que le sommeil veut m’envahir, et que je résiste vaillamment résolue à composer la relation de ma rencontre.

Ruprechtsauerallee = Allée de la Robertsau. 1903.
Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg
Gallica, photographe : Jul Manias

Malgré mon état de santé instable qui m’a rendue léthargique une grande partie de la matinée, je suis ressortie de chez moi, en début d’après-midi, pour aller à la banque où il me fallait réapprovisionner mon compte courant. Un alibi en fait, car j’aurais pu accomplir cette tâche un autre jour : la vraie raison était de surmonter ma paralysie, de bouger et m’astreindre à marcher au moins un peu si ma santé fragile m’interdisait de pratiquer d’autres exercices physiques. La température extérieure ne dépassait pas les 2° mais le soleil brillait et le vent ne mordait pas. Le climat manifestait sa clémence et m’a donc encouragée dans ma modeste et néanmoins courageuse aventure.

J’avais déjà progressé d’environ huit cents mètres, lorsque j’ai vu, surprise, un homme, assis sur la terrasse extérieure d’une pâtisserie, manger de bon appétit – j’aurais pu dire avec un grand sérieux – tout entier absorbé dans son repas. Seuls les fumeurs et les vapoteurs, d’ordinaire, s’assoient ainsi à l’extérieur dans ce climat. J’ai eu la vague intuition que ce n’était pas son cas. J’ai bien sûr poursuivi ma route et ne l’ai regardé furtivement qu’un court moment mais il avait quelque chose de frappant. D’une certaine façon, je me reconnaissais en lui et pourtant nos apparences respectives étaient si dissemblables ! Un homme d’une quarantaine d’années, je suppose, habillé, il me semble, dans des couleurs où figurait du bleu – un élément de ces vêtements devait être en jean. Je n’ai jamais été très observatrice en ce qui concerne les tenues vestimentaires. Je ne m’y intéresse pas et n’y connais rien. Il portait un couvre-chef, une casquette peut-être, les cheveux sombres assez bouclés, une barbe de quelques jours, pas une once de graisse sur les joues. J’ai pensé : un baroudeur ou un journaliste, de ceux qui voyagent. Il profite de son repas. Je me suis revue à une époque de ma vie lorsque manger un repas protéiné n’était pas une activité à prendre à la légère. Cet homme était très différent de ces hommes d’affaires ou employés de banque ou de cabinet notarial qui fréquentent cette avenue bourgeoise. Une vingtaine de minutes plus tard, après avoir un peu flâné devant la vitrine d’un magasin de journaux et de revues, j’ai pu régler ce que je voulais faire à la banque – et cela a été plus lent que je ne l’aurais voulu : j’avais besoin d’un rendez-vous avec ma conseillère et j’ai dû longtemps regarder l’hôtesse d’accueil qui semblait admirer l’écran de son ordinateur avant de pouvoir me proposer une date.

J’ai alors repris ma route dans le sens inverse, sans changer de parcours, ce qui était bien symptomatique de mon état physique engourdi et j’ai revu mon inconnu toujours installé sur la terrasse. Il avait terminé son repas. Je ne me souviens plus de ce qu’il faisait mais il ne fumait pas. Peut-être s’occupait-il à l’activité la plus courante de nos jours : consulter son téléphone portable. Il semblait très paisible. Je me suis dit que cet homme avait peut-être été en train de rêver depuis une demi-heure et par le plus grand des hasards, j’étais entrée, toujours somnolente, dans son rêve et m’y étais promenée. Dans son esprit, le temps était idéal pour se reposer à l’extérieur, ayant connu des circonstances bien plus rigoureuses. Du coin de l’œil, il avait vu passer cette drôle de petite bonne femme dans la soixantaine, assez ronde qui portait un manteau court correspondant bien à sa stature ramassée mais dont les manches recouvraient presque les mains, à la mode chinoise des vieux films. Il se demanda fugacement à quoi il ressemblerait à cet âge s’il avait la chance ou le malheur de l’atteindre. Il tenta paresseusement d’imaginer ce qu’elle avait pu faire à son âge : avait-elle voyagé, connu autre chose que ce quartier confortable ? Elle ne paraissait pas armée des codes en vigueur ici. Peut-être une vieille baba-cool ? Elle ne marchait pas vite, mais bientôt, il ne la vit plus et l’oublia.

Je suis rentrée, heureuse d’avoir fait un effort pour surmonter ce demi-sommeil qui m’atteint régulièrement à la fin de mes épisodes douloureux, et j’ai aussi oublié pendant quelques heures l’inconnu qui était peut-être un double de ma personne dans une autre incarnation. À présent, je peux rêver à ceux qui, en ce moment même, vivent l’aventure et tenter de la transcrire.

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  1. Jean-Pierre Rhéaume

    «Je me suis dit que cet homme avait peut-être été en train de rêver depuis une demi-heure et par le plus grand des hasards, j’étais entrée, toujours somnolente, dans son rêve et m’y étais promenée.» SUPERBE !

    J’ai moins bien compris ce passage : «j’ai aussi oublié aussi […]»

    • Céline Roos

      Merci pour ta remarque, Jean-Pierre, j’ai sûrement quelque chose à corriger là. J’y vais de ce pas!
      Céline

  2. SERRE

    Bonjour,
    cette nouvelle via le Tiers Livre est bienvenue et elle est réussie, j’adore cette idée de substitutions des regards,
    si je peux me permettre une remarque, je trouve dommage que le paragraphe final ne soit pas plus affirmé, la déambulation, la description sont dans le réalisme, le concret ; pour moi la conclusion perd un peu ça, peut-être à cause de la reprise du verbe oublier, l’homme l’oublie, c’est logique, mais la narratrice quand elle nous « parle » est plutôt dans la réminisence, une position plus active, qui est passé par l’oubli mais qui nous convie après. Vous voyez ce que je veux dire ? Bonne suite. Catherine SERRE

    • Céline Roos

      Vous avez raison, Catherine, je sens aussi que mon paragraphe final n’est pas du même niveau que le reste. Je vais réfléchir à vos pistes. Merci!
      Céline

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