Le voyage était plus long que dans un train de jour mais elle dormirait et serait d’attaque le lendemain. Elle voulait s’entretenir avec Roland Meyer ou un de ses enfants.

Depuis son retour en France, elle s’intéressait à l’histoire de sa famille. Son père était décédé l’année précédente et Nancy avait l’intention de rencontrer ce Roland Meyer, un oncle qu’elle n’avait jamais connu. Elle avait réussi à découvrir qu’il vivait à Montpellier et était PDG d’une compagnie de comptabilité. À dire vrai, elle était surtout curieuse. Ne serait-ce pas formidable si elle réussissait à établir un lien avec cette branche de sa famille ?

Famille Levy (années 1908-1910)

Elle reçut un texto de Cédric, alors qu’elle s’installait sur sa couchette.
– Hey ! Je peux t’appeler ?
– Attends, je vais dans le couloir.
Cédric n’avait pas pu prendre de congés et il trouvait un peu farfelue l’expédition de Nancy. Elle promit de l’appeler tous les jours.
Arrivée, elle prit un petit déjeuner dans un restau près de la gare et, vers 10h, elle téléphona au numéro de Roland Meyer, sans succès. Elle se dit qu’elle n’était pas assurée d’arriver à quelque chose le jour-même et commença à prospecter pour une chambre d’hôtel. Elle chercha sur un plan une chaîne pas trop chère.
À la réception de l’hôtel, elle retrouva un copain qu’elle avait connu au Québec.
– Nancy, c’est toi ! Que fais-tu ici ?
Elle ne se souvenait plus de son nom mais il le lui dit tout de suite.
– Je suis Marc. Tu te rappelles, chez ton ami Sam !
Elle se souvenait bien de lui, il n’y avait que le nom qui manquait. S’il n’avait pas dû voyager le jour suivant, leur histoire aurait peut-être duré.
– Je suis vraiment contente de te revoir ! Je fais une recherche qui pourrait me prendre deux ou trois jours, je ne sais pas trop. Tu pourrais me donner une chambre ?

Nancy laissa ses bagages à l’hôtel et sortit pour revoir le centre de Montpellier qu’elle connaissait un peu. Assise dans un café internet, entre d’autres tentatives d’appels infructueuses et la lecture du journal – cela chauffait dans certaines villes suite à la mort des deux jeunes – elle « googla » encore Roland Meyer pour voir ce qu’on disait de lui. Elle se dit qu’il avait dépassé l’âge de la retraite. Peut-être qu’il n’était plus à la tête de son entreprise. Elle espérait surtout qu’il vivait encore.
Elle ne trouva rien d’autre que des annonces publicitaires pour sa compagnie et des commentaires d’un client furieux, sur un forum. Mais cela ne lui donnait pas grande information. Puis, elle vit qu’une Josianne Meyer travaillait au même endroit. Sa femme ou sa fille ?

Enfin, à treize heures, un de ses appels fit mouche. Nancy commença par bredouiller avant de se reprendre. Une femme lui répondit.
Nancy lui expliqua qu’elle était une parente éloignée de Strasbourg et elle apprit que Roland Meyer rentrerait au courant de l’après-midi. Elle laissa son numéro de téléphone : la dame la rappellerait.
Nancy devait se calmer. Malgré le beau temps, elle décida d’aller voir si sa chambre était prête et s’acheta en chemin un cahier d’écolier pour prendre des notes. Encore fallait-il qu’il accepte de la recevoir ! Mais pourquoi refuserait-il ?
Sa chambre était libre à son arrivée mais ce n’est pas Marc qui lui tendit la clef. Il devait être allé manger un morceau.
Elle eut le temps de se doucher, se changer et même de se reposer en zappant un peu les chaînes de la télé. Et puis la femme la rappela pour lui proposer de venir les voir à dix-sept heures.

Nancy était nerveuse en arrivant devant la maison bourgeoise où résidait son oncle mais sa gêne disparut bientôt grâce à l’accueil qu’on lui prodigua. Josianne devait être dans la cinquantaine et son oncle devait approcher des quatre-vingt ans.
Tous trois se trouvèrent rapidement assis dans un salon, avec des petits bretzels et des boissons froides.
Roland Meyer lui posa des questions sur ce que son père était devenu et exprima sa désolation qu’il soit mort si jeune à soixante-dix ans.
– Je n’ai connu mon demi-frère que quelques années. Il devait avoir cinq ans lorsque nous sommes partis dans le sud avec ma mère.
La mère de Roland avait été la première épouse du grand-père de Nancy et l’avait quitté lorsqu’il avait pris une maîtresse qu’il avait ensuite épousé en deuxièmes noces.
– Tu n’as plus jamais vu ton père, alors ?
– Si, il venait parfois me voir à Nice, mais ma mère refusait de le rencontrer. Par contre, je n’ai jamais revu Charles.
– Mon père ne parlait jamais de toi.
– Il m’en voulait peut-être de ne pas avoir fait plus d’efforts pour reprendre contact.
Nancy apprit que Roland et sa mère avait vécu en Algérie pendant la guerre. Sa mère s’était remariée avec un industriel dont certaines affaires s’y déroulaient. Cela leur avait permis d’échapper aux dangers encourus par les juifs français. À l’époque, la famille paternelle de Nancy était réfugiée en Dordogne. Nancy se fit la réflexion que Roland, comme son père, avait épousé une goy.

Deux heures plus tard, au souper, leur groupe s’était agrandi : les deux fils de Josianne, ainsi que l’épouse de l’aîné et leurs trois enfants les avaient rejoints. L’ambiance était bien plus décontractée que ce à quoi Nancy s’attendait. Des boulettes de pain et de fromage volèrent même de l’un à l’autre. En peu de temps, ses petits-cousins lui proposèrent des activités le lendemain et Josianne et Roland insistèrent pour l’héberger. Nancy se sentit adoptée. Elle se sentit toute petite, lorsque le fils de dix-sept ans d’Éric lui demanda quelle interprétation d’une sonate elle préférait. Elle dut avouer qu’elle n’avait aucune culture musicale.

Ce soir-là, elle réussit quand même à retourner à son hôtel. La matinée suivante, elle revit Marc et ils allèrent déjeuner ensemble. Marc pensait quitter la chaine hôtelière un jour. Il lui parla de sa passion, le cinéma, et des petits films qu’il tournait. Elle l’invita à venir les visiter en Alsace et raconta sa rencontre avec ses parents éloignés.

Marc se passionna pour cette aventure. Une idée de court métrage ? Il lui proposa de filmer leur prochaine rencontre. C’était certainement intéressant, Nancy évoquerait l’idée à Roland. Elle en profita pour lui poser plus de questions sur le genre de films qu’il tournait. Elle serait ravie de rentrer à Strasbourg avec un petit film de sa rencontre avec la famille de Montpellier. Elle espérait que Roland serait d’accord.