Céline Roos

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Une nouvelle: Hannah et après

Il va falloir que je trouve une nouvelle activité, et surtout un salaire, se dit Hannah, assise dans l’autobus, qui lui semblait douillet. Enfin pas l’autobus lui-même. Il n’avait rien de spécial mais il avait le mérite d’exister et de l’emmener où elle le voulait, une fois qu’elle était à Strasbourg. Quelque chose de matriciel, de la mère, qui lui donnait l’impression de se sentir protégée. Mais c’était une blague ! Elle était protégée tant qu’elle acceptait de passer d’un stage à l’autre, sans réel salaire, sans possibilité de faire des projets à long terme. Tu parles d’une protection. Ça ne fait rien, elle se sentait bien, mais préoccupée : son stage allait finir à la fin du mois et elle se retrouverait à nouveau au chômage, à 25 ans, et toutes ses dents, et quelques années d’études, et de stages. La plupart du temps, elle avait pu trouver des stages dans le domaine de ses études : l’économie solidaire et familiale. Mais là, l’économie solidaire et familiale, elle allait devoir commencer à l’appliquer à elle-même. Elle avait dû retourner vivre chez sa mère. La honte et la poisse. Elle n’avait rien contre sa mère qui était sympa de la laisser habiter avec elle. Puis elle en était sûrement contente, et elle préférait surement l’avoir chez elle que partie en stage dans un pays à l’autre bout du monde. C’était elle-même qui en avait marre. Puis, elle devait probablement lui coûter de l’argent à sa mère.

Jeune Femme Peignant – Pierre Bonnard (domaine public)

Elle voulait absolument devenir indépendante dans les faits, pas seulement dans sa tête. Le premier boulot que je vois, je le prends, même chez McDo. Non, pas ça quand même ! Sa mère lui avait raconté qu’elle faisait des boulots intérimaires en passant par Manpower autrefois, des boulots de bureau. Il fallait aller prospecter du côté des boîtes intérimaires. Tant pis si ce n’était pas sa branche, il fallait bouger, arriver à se payer son propre logement.

Tiens, il était mignon, celui-là, une bouille sympa et pas habillé comme ces clowns de bureaux, ni n’importe comment non plus. Des couleurs, et il n’avait pas l’air non plus de se regarder dans la glace toute la journée. Pas trop de biscottos non plus, il ne passait pas son temps à faire du body-building. Et il lisait un livre ! Ça devenait rare, quelqu’un qui n’ait pas le nez fondu dans une tablette ou un téléphone. Est-ce qu’elle arrivait à voir ce que c’était ? Sans en avoir l’air ? Hé hé, un bouquin de SF ! En anglais. Ils avaient pas mal de trucs en commun. Tu rigoles, la fille ! Comment tu veux voir de là, il est trop loin ! Mais ça ressemble à une couverture de science-fiction ! C’est peut-être un traité sur les tatouages, ou les nouvelles techniques de communication dans l’entreprise: tu prends tes désirs pour des réalités ! Bon, allez, arrêtons de délirer. Comment je le trouve ce boulot ? Dès que j’ai une minute de libre, je commence à chercher sur le net pour voir quelles compagnies intérimaires embauchent dans les bureaux.

Un beau soleil, se dit-elle alors qu’elle sortait du bus et s’engageait sur le trottoir qui menait à l’association où elle travaillait. Elle tenta de suivre du regard le jeune homme qu’elle avait repéré un peu plus tôt. Chouette, il devait travailler dans le quartier, ou bien il était étudiant. L’université était toute proche.

Sur un coup de tête, elle décida de le suivre, comme ça, pour voir. Un peu d’originalité dans sa vie ne lui ferait pas de mal. Elle allait jouer au détective. Oh, ce soleil ! Il n’avait pas que du bon ! Il l’aveuglait mais sa filature était facile. Il y avait du monde et pourquoi la soupçonnerait-il de le suivre ? D’ailleurs pourquoi se soupçonnerait-elle-même de suivre quelqu’un ? Elle devenait un peu dingue, peut-être. Mais ce monde était dingue. Qui s’attendait à ce qu’elle-même et les milliers d’autres jeunes continuent gentiment, naïvement à suivre un stage puis un autre, une formation puis une autre, à vivoter avec des rémunérations qu’ils n’osaient plus appeler salaire, des miettes de salaire qui ne leur permettaient pas de se trouver un logement, ou quoi que ce soit ? Elle avait sûrement le temps, et même si elle arrivait un peu en retard, ce n’était pas grave, elle poursuivrait l’entretien cinq minutes de plus et ce serait tout.

Bon, il traversait l’allée et il semblait se diriger vers l’entrée du campus universitaire. Mais il y en avait des bâtiments, là-dedans. Elle voulait voir dans quelle fac il allait. Il n’avait pas l’allure d’un étudiant de droit : la plupart c’était des gens de droite. Il n’avait pas le genre. Elle l’imaginait bien en fac de lettres, ou de cinéma peut-être ! Il lui semblait qu’il avait de l’imagination, qu’il n’était pas comme tout le monde. Par contre, s’il allait en lettres, c’était à l’autre bout du campus. Ce serait mieux qu’il aille en fac de langu…

Choc ! Elle sent qu’elle n’est plus sur terre. Une voiture l’a envoyée valser en l’air, elle voit défiler une perspective inhabituelle, un bout de ciel, un bout de nuage, elle croit qu’elle est en train de mourir. Pas maintenant ! Elle se retrouve couchée à terre, ne voit plus grand-chose. Elle n’a pas mal. Elle sent l’horizontalité de sa position, sent ses bras, ses jambes sur le sol, l’air un peu frais sur son visage. Elle voit des gens qui s’approchent d’elle. Elle commence à avoir un peu peur. Ils lui posent des questions. Ils veulent la toucher. Elle a peur. Elle demande qu’on lui donne la main. Quelqu’un veut la bouger. Elle lui crie après : non ! Attendez les secours. Je veux un brancard ! Quelqu’un, donnez-moi la main ! Arrivé d’elle ne sait pas où, c’est un policier ce quelqu’un, il lui donne la main. C’est sympa. Maintenant elle a peur d’être paralysée. Son dos a pris un coup. Bon, la question de sa prochaine activité est réglée, on dirait. Elle va passer quelques temps au lit chez sa mère ou à l’hôpital.

Céline Roos – Strasbourg, le 21 mars 2019

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  1. Très bien menée. La fin est peut-être un peu trop brutale (?), un à suivre (?) car on a vraiment envie de savoir la suite.

    • Céline Roos

      Merci pour ton honnête regard, Danièle. ‘En anglais, les mots considération et regard ont des sens plus complets que les notres). J’ai aussi trpuvé la fin de cette nouvelle assez abrupte, mais les choses se passent comme cela dans la vie, sans prévenir. Il est vrai que j’aurais pu enrichir un peu cette chute de nouvelle, mais bon, c’est une nouvelle.

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Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

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