Les dernières heures de cours de la journée étaient terminées dans les salles de classe de l’établissement quand un petit homme dans la soixantaine se présenta à la loge du gardien après avoir sonné pour se faire ouvrir le lourd portail. Il était vêtu d’un imperméable assez épais, son cou était protégé par un foulard croisé et il tenait à la main le chapeau de feutre qu’il avait enlevé pour se présenter.

— Je suis attendu par le chef d’établissement. Pourriez-vous me dire où se trouve son bureau?

Sa voix, pensait-il, dénotait sa provenance britannique. La dame à la réception se leva, lui montra qu’il devait prendre l’escalier en face de l’entrée et lui indiqua que le bureau du secrétariat se trouvait juste au-dessus de l’endroit où eux-mêmes étaient en ce moment. Il la remercia courtoisement et s’avança vers l’escalier, monta les marches et s’approcha de la porte désignée en regardant autour de lui avec une curiosité gourmande. Il répéta à la secrétaire qu’il était attendu chez le chef d’établissement et il fut rapidement introduit dans le saint des saints. La proviseure Madame Plante l’invita à s’asseoir et lui dit:

— Bonjour Monsieur Sourire! Vous m’avez été hautement recommandé par ma collègue, Madame Smith, du Lycée Entente Cordiale. Dès l’arrivée de Mme Liant, l’inspectrice d’anglais, nous allons nous rendre en salle du conseil où les professeurs de votre discipline nous rejoindront.

Loupe – photo par Kenpei (Wikimedia Commons)

D’une voix déférente et douce, le buste légèrement courbé, Smiley prit la parole, le visage souriant.

— Je vous suis très reconnaissant de pouvoir venir dans votre établissement pour mettre en place ce projet qui fera progresser les élèves de notre académie.

Alors qu’il prononçait ces paroles, il eut subitement en mémoire le visage de Linda Worth, au moment où il l’avait rencontrée la dernière fois, peu de temps avant qu’elle parte pour cette terrible mission de l’autre côté du rideau de fer. La mémoire de Smiley était extraordinaire. Il se souvenait de la chaleur qu’il faisait ce jour-là.

Lorsqu’ils furent entrés dans la salle de réunion, une salle spacieuse au plafond très haut — Mme Liant était arrivée entre temps — la proviseure s’affaira un peu à l’installation de son ordinateur et du vidéoprojecteur tout en bavardant avec l’inspectrice. On attendait les professeurs de langue qui avait été invités à la réunion ce vendredi à 17h30. Ils ne semblaient pas pressés d’arriver. C’est du moins ce que l’inspectrice suggéra. Ils le firent pourtant, seuls ou par petits groupes. Tout le monde s’assit aux tables placées en un grand U et les regards se tournèrent vers les représentants de la hiérarchie pédagogique et vers M. Sourire.

Smiley était justement en train de se demander ce qu’il faisait là et qui étaient ces personnes. Un souvenir confus lui revient : il avait poussé une porte pour échapper à un personnage désagréable qui lui disait des insanités en rapport avec son épouse. Pourtant en ce moment même il ne pouvait visualiser ni cette personne désagréable, ni son épouse. Tous le regardaient. Monsieur Sourire ne payait pas de mine, de prime abord. Il était le genre d’homme sur lequel on ne se retournait pas et du visage duquel on ne se souvenait pas à posteriori. Il prit ses lunettes et commença à les nettoyer, accentuant l’impression d’embarras qu’il pensait véhiculer.

Plus cette impression resterait floue, le mieux ce serait, l’essentiel étant d’accomplir la mission du jour. Smiley était en terrain étranger, dans une nation amie, certes, mais dont les intérêts ne coïncidaient pas toujours avec ceux du Royaume-Uni. Et les taupes pouvaient se trouver partout. Ainsi cette charmante cheffe d’établissement, dont il percevait bien le haut degré de compétence et la fermeté aiguisés par l’expérience, qui avait probablement fait toute sa carrière dans l’administration de l’Éducation Nationale française, pouvait-il être absolument certain qu’elle n’avait pas été infiltrée, très jeune, par une puissance ennemie pour un jour commettre d’irréparables dégâts ? Lui-même, Smiley, avait su débusquer la taupe infiltrée au sein de la direction du Cirque : Bill Haydon, celui que tous les jeunes espions vénéraient comme le chevalier de la démocratie ! Aujourd’hui, il se trouvait donc en terrain étranger et instable, mais n’en avait-il pas l’habitude ?

Après Mme Plante, l’inspectrice avait pris la parole, s’adressant aux professeurs d’un ton qui combinait l’enthousiasme et la menace voilée. La tension et la gêne étaient palpables parmi les intéressés.

— Je suis heureuse de vous rencontrer à nouveau après notre réunion de novembre. Vous êtes tous partants, vous avez réfléchi ? Il faudra vous engager de façon ferme, pas de possibilité d’arrêter en chemin. Alors, je suppose que vous nous avez préparé des séquences pédagogiques à nous montrer pour faire avancer le projet de classe inversée sur trois ans ?

Une des professeurs prit la parole :

— Nous sommes un peu surpris puisque nous pensions justement que la réunion d’aujourd’hui était prévue pour que Monsieur…

— Monsieur Sourire.

— Merci, M. Sourire allait justement nous présenter son projet, c’est ce que nous avions compris. D’autre part, nous n’avions pas compris cette amplitude de trois ans.

Regards croisés entre la proviseure, l’inspectrice et M. Sourire, qui était encore inconnu des professeurs de l’établissement. L’inspectrice expliqua avec un certain agacement qu’il était question d’un projet de classe inversée, selon des modalités telles qu’une séance sur trois devrait y être consacrée et que M. Sourire assisterait aux séances et les filmerait. Il s’agirait donc en amont pour les professeurs de fournir des documents textes, audios ou vidéos, ou des liens internet que les élèves devraient travailler avant la séance suivante pour être capable pendant celle-ci de mettre en commun ce qu’ils auraient compris. Et les professeurs devraient embrayer leur séquence pédagogique à partir de cette mise en commun.

Les professeurs en face paraissaient sonnés. Était-ce la fatigue de la fin de la semaine ou le fait de se voir proposer ou imposer un projet pour lequel jusqu’à présent aucun d’entre eux n’avaient manifesté grand enthousiasme ?

— Je vous rappelle que les résultats de vos élèves au baccalauréat cette année n’ont pas été extraordinaires. Il serait donc de bon ton de faire quelque chose pour y remédier. À vous de prendre la parole, nous vous écoutons.

— Mais nous aimerions, nous aussi, prendre quelques informations auprès de Monsieur Sourire. Pourriez-vous nous dire le cadre de ce projet ? Pourquoi ne le mettez-vous pas en œuvre dans votre propre établissement ?

Smiley se souvenait de leur soulagement à tous lorsqu’ils avaient appris que Linda Worth avait été rapatriée, blessée certes, mais vivante. Malheureusement, les méthodes d’interrogation de l’ennemi avaient fini par venir à bout de sa résistance et tout son réseau personnel avait été grillé. Un grand nombre de ses agents avaient péri et dans tous les cas ils ne pourraient plus être de la moindre utilité pour le service.

— Monsieur Sourire ?

Smiley se reprit.

— Je suis désolé que vous vous sentiez un peu piégé. Je suis surpris, j’avais cru comprendre que vous étiez d’accord. Mais je vais vous en parler. Ce projet entre dans le cadre de ma thèse de doctorat des Sciences de l’Éducation.

— Pourriez-vous nous dire qui est votre directeur de thèse ?

— Je ne vois pas en quoi cela aide à la discussion.

Comme tous les agents du MI6, Smiley avait été formé aux techniques nécessaires pour obtenir des informations de personnes réfractaires et il avait aussi été formé à résister aux interrogatoires. Mais il savait qu’en fin de compte, nul ne pouvait rester coi, que ce soit après des heures ou des semaines des tortures. Il banda sa volonté de façon que n’affleure à la surface de ses pensées que des détails que chacun pouvait connaître. Il fallait gagner du temps pour laisser à ses agents une chance d’échapper aux rafles.

— Connaissant le nom de votre directeur de thèse, nous aurons une idée un peu plus précise sur les aboutissants de ce projet. Il est difficile de s’engager dans un projet sans savoir quelle est sa visée.

M. Sourire finit par énoncer le nom de sa directrice de thèse, nom que l’une des professeurs de la salle reconnut puisqu’elle avait été un des acteurs responsables du fait qu’à présent plusieurs salles de classe étaient munies de massifs tableaux blancs numériques, fort utiles aux professeurs de mathématiques mais moins aux autres. Un investissement d’importance. L’enseignante qui avait reconnu le nom mentionna le fait et la proviseure s’exclama :

— Tiens ! Le monde est petit !

Elle n’était pas proviseure de ce lycée à l’époque, elle n’avait obtenu le poste qu’une année plus tard. La discussion se poursuivit. Quelqu’un dit que de toutes les façons, il n’était pas obligatoire que M. Sourire fusse présent à toutes les séances. Mais Mme Liant insista pourtant dans ce sens, ajoutant que l’implication de toute l’équipe des anglicistes du lycée n’était pas forcée mais que ceux qui rejoignaient le projet ne devaient pas l’abandonner avant la fin. Ils devaient être conscients du rôle essentiel de leur engagement.

Smiley se souvint de la faille dans l’armure psychologique de son ennemi juré, celui qui avait comploté pour que le service de renseignement britannique pourrisse de l’intérieur. Grâce à elle, ils avaient pu le forcer à sortir de ses retranchements et à passer le rideau de fer pour se rendre. Smiley et son équipe avaient découvert que Karla, le chef stratège du renseignement soviétique, avait une fille schizophrène qu’il faisait soigner dans un établissement de soin luxueux de Suisse, reniant par là-même tous ses principes communistes. Il avait suffi de lui faire envoyer un mot pour lui déclarer que sa faiblesse était connue pour le forcer à se rendre. Mais ici, Smiley n’avait pas d’adversaire à sa taille. Le seul parallèle qu’il pouvait percevoir était la ressemblance de la proviseure avec Linda, cette force dans un gant de velours, délicate d’apparence mais faite d’acier. Il lui apporterait tout son soutien dans ses entreprises qui mettaient chaque jour sa vie en danger.

Lorsque, après quelques échanges, l’inspectrice et la proviseure demandèrent aux enseignants de donner leur opinion et de dire qui était prêt à s’engager dans le projet, il y eut d’abord un petit silence, puis quelqu’un s’exprima :

— Je suppose que vous ne vous attendez pas à ce que nous prenions une telle décision sur un coup de tête. Quel délai nous accordez-vous ?

Smiley pensa que Linda subissait à nouveau une épreuve et qu’il était de tout cœur avec elle. Ensemble, ils poursuivraient leur lutte contre les forces obscures qui combattaient le monde libre !

— Donnez-nous votre réponse dans un mois, cela vous va ? Les enseignants n’étaient pas suffisamment tétanisés pour accepter le projet sur trois ans sans discuter. Le délai ne fut pas entièrement donné de bonne grâce mais la question avait probablement été évoquée auparavant entre la proviseure, l’inspectrice et le thésard. La réunion s’acheva sur ce compromis et ce délai et les enseignants quittèrent la salle en saluant M. Sourire et Mmes Liant et Plante pour rentrer dans leurs pénates et tenter de profiter un peu de leur week-end.

Smiley remit son foulard et son manteau et se prépara à quitter la scène en s’assurant au préalable qu’aucun photographe de presse indésirable n’était présent. Dès qu’il se serait éloigné un petit peu, il serait devenu à nouveau invisible et pourrait continuer son travail de l’ombre pour le service.

Céline Roos – Strasbourg le 29 mars 2019