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La Française

Ce métier de vendeuse, elle ne l’avait pas vraiment choisi sur un coup de tête. Il est vrai qu’elle avait été recrutée par un beau parleur dont elle avait admiré le bagout, mais elle avait trouvé certains de ses arguments assez convaincants et elle avait lu pour se persuader de l’utilité des métiers de la vente. Elle avait en effet certains aprioris contre tout ce qui touchait au commerce. C’était une histoire familiale : ses parents conservaient de la rancœur pour le rôle qu’avaient tenu certains commerçants pendant la guerre de 39-45.

Dans ce premier job de vente, pour les encyclopédies Graber, elle s’était fait proprement arnaquer, comme ses collègues. Elle avait tenu là six mois, avant de démissionner et de contacter Québec Lire. Sachant que toutes les compagnies recherchaient des vendeurs, elle avait même eu le culot de leur annoncer qu’elle ne commencerait pas à travailler avec eux avant d’avoir pris un mois de vacances. Ils n’avaient aucun intérêt à le lui refuser. Elle leur serait utile tant qu’elle n’aurait pas l’impression de voler le client.

Quartier résidentiel à Longueuil (Google maps)

Il est vrai qu’elle s’éloignait de ses matières préférées: les maths, la littérature et le jeu. La Française s’était sentie trop indisciplinée pour passer ses années de jeunesse assise sur les bancs d’une fac et n’avait pas fait d’études. De nature optimiste, elle avait toujours été convaincue qu’elle réussirait à mener une vie intéressante quelle que soit sa voie. Sa vie affective la confortait moins mais elle en avait déjà assez vu pour se dire qu’elle ne comptait pas y placer ses priorités.

Mais en cette période de sa vie, elle en avait assez d’être pauvre. Pendant des années, elle n’avait travaillé que pour se permettre de progresser dans son domaine de prédilection : le jeu d’échecs de compétition. Elle avait même eu sa petite heure de gloire pour un bon résultat en tournoi. Pour subsister, elle avait donné des cours, elle avait été serveuse et femme de ménage. Dans un esprit de solidarité, elle avait aussi aidé des jeunes à se sortir des situations difficiles qu’ils vivaient en les calmant et leur apprenant à écrire de bonnes lettres, efficaces et sans agressivité.

L’art pour l’art, c’était fini! Elle allait travailler pour gagner de l’argent. D’où la vente. Tant qu’à faire, autant y aller carrément. Elle n’avait peut-être pas choisi le bon produit, par contre. Mais elle se disait qu’il y avait un début à tout et elle n’aurait pas été capable un produit auquel elle ne croyait pas, genre maquillage ou assurances.

Sur le secteur

Elle trouvait que son parcours de vente, ce matin, ressemblait à une de ces planches de jeu où il faut avancer son pion après avoir lancé son dé: une maison dans chaque case qu’il fallait aborder l’une après l’autre. Lorsque Jean en avait fait le tour avec elle pour lui en montrer les limites, elle s’était dit qu’il était assez grand, mais plusieurs noms sur les boites aux lettres étaient anglais, ce qui réduisait les possibilités. Le catalogue de Québec Lire contenait des livres de toutes sortes : romances, romans historiques, biographies et livres de développement personnel, mais pas de livres en anglais. Elle pourrait toujours leur dire que leurs enfants avaient besoin du français à l’école. Ça marcherait forcément ! Elle était là pour ça.

Vers onze heures, elle arriva au carrefour qui devait faire la jonction avec le secteur de Sophie puisqu’elle la vit sortant d’une maison. Elle lui fit signe se demandant si elle cartonnait. De son côté, c’était plutôt faiblard : elle n’avait qu’une vente. Pour dépasser le salaire de bas, il fallait conclure plus de cinq ou six contrats par jour. Sophie l’apostropha :

— Ça carbure pour toi ?

— C’est plutôt calme. J’en ai une seule.

— Moi itou. Il faut qu’on en fasse plus ou Jean va dire qu’on se la coule douce.

— Allez, c’est parti pour encore deux avant midi !

— On va lui montrer qu’on est des champions ! See you later, conclut Sophie avant de retourner à sa route.

La Française se dirigea vers la porte arrière de la maison suivante. Les clients recevaient les vendeurs plus facilement dans leur cuisine que dans leur salon et c’était plus convivial.

— Bonjour ! Je m’appelle Adèle et j’aimerais vous poser quelques questions sur vos loisirs. Vous voulez bien ?

La dame était accueillante. Elle la fit entrer et c’était parti. Comme l’adhésion à Québec Lire n’était pas vraiment chère, il n’était pas nécessaire que le mari soit présent. On pouvait faire signer un bon nombre de contrats et les annulations dans les jours qui suivaient étaient rares, à condition qu’on ait bien fait son travail.

Elle prit garde à ne pas trop parler. Sa cliente devait rester sur l’impression d’avoir pris une décision raisonnée et non d’avoir écouté une jolie chanson dont elle ne se rappelait plus les paroles.

En peu de temps, la femme signa son adhésion au programme du club de livres, s’engageant ainsi à acheter au moins un volume par trimestre et elle allait recevoir bientôt et gratuitement trois volumes choisis par elle. Adèle consolida encore la vente en lui demandant pour quelle raison elle avait décidé d’adhérer au Club Québec Lire et la cliente lui répondit qu’elle avait repéré dans le catalogue plusieurs livres dont elle avait déjà entendu parler. Elles se séparèrent avec des « bye bye » joyeux.

Adèle eut l’impression d’avoir complété un coin de son puzzle et se dit : « Est-ce que je m’imagine dans un jeu ? » Elle ne fit pas d’autre vente avant que Jean ne revienne la chercher. Au restaurant, quand ils comparèrent leurs scores, c’était elle qui en avait le moins.

À suivre

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