Céline Roos

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Une nouvelle : La Voiture du Gérant de Vente (première partie)

Une de mes sources d’inspiration pour la nouvelle que je vais présenter ici en trois épisodes a été un texte de François Bon : Ne coupe pas ton moteur, Joe ! J’y ai répondu assez littéralement comme vous allez le lire.

La Voiture du Gérant de Vente (première partie)

Ce jour-là, elle reçut le coup de fil à 6h30 du matin.

— Et alors ? On ne se réveille pas ? C’est l’heure ! 

— Si, si ! Je suis prête. Je vous retrouve où ? 

— On est déjà là. Tu verras la voiture en bas de chez toi. 

— D’accord, j’arrive ! 

Quelques moments d’animation affolée, faire son sac, ne pas oublier le pad de vente qui lui avait déjà une fois été bien utile pour bloquer l’assaut d’un chien. Puis chercher la clef pour fermer la porte de sa chambre et dévaler les escaliers en faisant gaffe à ne pas se casser la figure, surtout sur les premières marches, celles du haut qui menaient à sa chambre au niveau grenier.

L’arrivée au rez-de-chaussée, l’ouverture à l’air libre. Elle regarda autour d’elle et vit à l’entrée de la cour de l’immeuble une voiture, pas la même que d’habitude. Était-ce bien eux ?


Peugeot 401 – Musée Peugeot Sochaux (Photo par Arnaud 25 – Wikimédia Commons)

Eux, c’était l’équipe de vente : Jean Brady, le gérant de l’équipe – il était daltonien, José, un gars qui affichait avec verdeur sa gay-té et Sophie, la body-buildeuse, et puis elle-même, bien sûr, la Française. Elle s’approcha de la voiture. Il n’y avait pas à dire, ce n’était pas la même. Et noire, une voiture de l’ancien temps, on aurait dit. Comme dans les films noirs. C’était la bonne voiture ? Le moteur tournait, une porte était ouverte au niveau passager à l’avant.

D’abord, elle ne vit personne. Le conducteur n’était pas là. Elle s’en approcha avec circonspection.

— Ben, entre ! On ne va pas te bouffer ! On a déjà notre petit déjeuner. 

C’était José qui tenait un gobelet de café d’une main et un bagel de l’autre. Il n’avait pas l’air de bonne humeur aujourd’hui.

Sophie expliqua :

— Il râle, puisque je n’ai pas apporté de napkins. Il n’est jamais content ! 

— Dans ma famille, on avait toujours des napkins à table ! 

Elle pensa à répondre que chez eux, ils mangeaient proprement, mais elle demanda plutôt :

— Où est-ce qu’on va aujourd’hui ? 

— Il faut demander à Jean. Il ne nous a rien dit. Parait que c’est une surprise, répondit Sophie.

— Ben tiens, une surprise ! Et la surprise, je suppose qu’on va faire dix mille ventes ce matin, je parie, ajouta José.

— Il est où ? 

— On n’sait pas. Il a dit d’attendre, répondit Sophie. 

— Je crois bien qu’il a une copine qui habite dans le quartier. Il va neiger ce matin, ajouta José d’un ton gouailleur.

— C’est normal de laisser le moteur allumé comme ça ? 

Elle n’était pas trop habituée aux voitures. Elle ne conduisait pas. Sophie lui tendit un gobelet.

— Tiens, je t’ai aussi pris un café. Désolée, pas de bagel, il en a mangé deux. 

— Merci, t’es une crème ! Je me demande bien qu’est-ce qu’on attend. Et à quelle heure on va arriver sur le secteur. J’ai pas envie de rentrer trop tard, aujourd’hui.

— Avec le moteur qui tourne, on doit être en train de respirer des mauvaises toxines. On va s’empoisonner. J’en ai déjà marre, maugréa José qui tenta de déplier ses longues jambes pour se tourner de l’autre côté.

Elle tira son siège vers l’avant pour lui laisser plus de place. Elle regarda devant elle et touilla précautionneusement son café. Ce n’était pas le moment d’en renverser sur elle.

— Ça y est, il arrive ! 

Effectivement, l’imperméable clair de leur gérant s’avançait vers eux, avec lui dedans qui chaloupait de son allure habituelle. Il avait l’air de bonne humeur mais ne dit pas grand-chose avant d’être assis à sa place.

— Alors, les champions, en forme aujourd’hui ? Je vous ai préparé un secteur de rêve ! Notre journée va entrer dans l’histoire de Québec Lire ! Je ne vous dis que ça. 

José lui demanda :

— Où on va ? Comment ça se fait, la voiture ? Tu as eu un pépin avec l’autre, Jean ? 

— Ça, c’est la voiture magique ! C’est la voiture de l’équipe championne ! Elle est garantie plein pot de contrats ! 

— Tu nous racontes des craques ! Allez, dis-nous où on va, le supplia Sophie.

— On va faire quelques kilomètres et vous comprendrez vite où on va et quand vous verrez vos secteurs, vous me direz merci, notre patron préféré, dit Jean.

— Ouais, j’ai déjà entendu des trucs comme ça dans le passé. 

José râlait dans la barbe qu’il n’avait pas.

— Toi, tu changes de ton et de face tout de suite, ou je te ramène à la compagnie. C’est ça que tu veux ? 

Jean n’avait pas l’air d’accepter les récriminations ce matin. Elle ne dit pas grand-chose, elle était encore nouvelle dans l’équipe et elle prenait ses marques, comme on dit.

Les trois vendeurs se mirent à siroter gentiment leur café, et regardèrent la route en attendant que leur gérant recompose sa bonne humeur. On verrait bien. Ce serait une journée comme les autres. Pas si pire, probablement. Ils faisaient une bonne équipe.

Jean

Jean était seul à présent. Il avait déposé ses trois poulains dans leurs secteurs respectifs. Il repasserait les voir un peu avant midi. S’il le pouvait. Le moteur de la voiture tournait encore. Ce n’était pas sa voiture, il le savait. Il n’arrivait même plus à se rappeler à quoi elle ressemblait, sa voiture.

Ce matin, avant l’aube, il s’était retrouvé devant la porte d’un motel, comme s’il avait dormi là, mais il ne s’en souvenait pas. Devant lui, la voiture, avec le moteur qui tournait. Le genre de voitures qui figurait dans les romans policiers de Carver ou dans les histoires sur la Prohibition. Le genre de voitures où il y avait des meurtres ou des meurtriers.

Il avait le front enserré dans un carcan. Il faisait déjà chaud. Ce n’était pas une température pour quelqu’un comme lui. Même l’hiver, il ne supportait qu’un imperméable.

Il avait été vendeur lui-même. Une vie répétitive. Il ne se souvenait pas de son enfance mais il avait sûrement rêvé d’autre chose. À quoi ressemblait un enfant d’ailleurs ? Ce n’était plus qu’une notion dans la tête. Ce qu’il en savait était tiré du pitch qu’il utilisait pour former ses vendeurs.

« Autrefois, la culture, c’était la terre, aujourd’hui, elle est dans les livres. C’est ce que vous allez laisser à vos enfants. »

—  Voici ce que vous devez dire à vos clients !

« Les voisins en ont aussi. »

—  Ça leur donnera envie d’en avoir autant. 

Est-ce que c’était l’enfer ? Il marchait, il attendait ses vendeurs, il amenait les contrats à la boite, il félicitait les vendeurs, il les motivait, il attendait ses vendeurs, il les ramenait. Il rentrait.

Ah, il savait ce qu’il devait faire, trouver un endroit où ils pourraient se nourrir à midi. Ils lui demanderaient pourquoi il ne mange pas. Il leur dirait une chose ou une autre.

—  Je n’ai pas faim aujourd’hui. J’ai pris quelque chose plus tôt. 

Il faudrait qu’il remotive ceux qui n’avaient pas fait de ventes ou très peu. Il les renverrait sur leur secteur ensuite. Et puis, il attendrait de nouveau. Il commencerait à prospecter les secteurs du jour suivant. Il aurait un ou deux coups de fil à donner à la compagnie. Il les chercherait et les ramènerait à la compagnie. Il leur donnerait les consignes pour le lendemain, l’heure, le rendez-vous. Et ça recommencerait demain.

Et la voiture noire serait-elle encore là ?

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  1. pas mal la phrase « autrefois la culture c’était dans la terre, aujourd’hui c’est les livres; voilà ce que vous laisserez à vos enfants ».
    On attend la suite.

    • Céline Roos

      Cette phrase n’est pas de moi, c’était vraiment un slogan de vendeur!

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