Céline Roos

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Une nouvelle : La Voiture du Gérant de Vente (troisième partie et fin)

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Au déjeuner

À la pause de midi, même s’ils avaient fini de manger, les vendeurs ne se précipitaient pas chez les clients qui n’auraient pas vraiment apprécié. Ils attendaient pour arriver aux environs de 2h sur le secteur. Au bout d’un moment, Jean s’éloigna disant qu’il reviendrait les chercher. Ils se dirent qu’il allait probablement faire un petit somme dans la voiture. Ils papotèrent et finirent par revenir au sujet de Jean. Sophie lui demanda :

— Alors, quel est le trait de caractère que tu détestes chez les autres ? D’ailleurs, ça me fait penser à Jean, cette question. Honest, il est cool et il y a des boss pires que lui, mais des fois, j’aimerais qu’il soit moins secret. Quand il ne veut pas nous dire quelque chose, y a pas moyen de lui tirer les vers du nez.

— Franchement, je ne le connais pas bien, mais pour l’instant, je le trouve assez correct, Jean. Moi, ce que je n’aime pas chez les autres, c’est quand ils sont racistes. C’est un défaut qui me débecte. Et toi, José ?

— Vous allez rire ! Vous savez pas la blague que je lui ai faite à Jean ?

— Naan, raconte !

— Non, non. Une autre fois. Moi, ce que je n’aime pas chez les autres, c’est les coincés.

Quartier résidentiel de Longueuil au Canada (Google maps)

Jean

Jean était dans la voiture, mais il ne dormait pas. Il réfléchissait ou il essayait de réfléchir. Les idées étaient brouillées. Il n’était même pas sûr que la voiture fût noire, avec son maudit problème aux yeux ! Qu’est-ce qu’il était supposé faire, asteur ? Aller voir la police ?

« Je cherche ma voiture mais je ne sais plus à quoi elle ressemble. »

Ça n’allait pas. Ça n’allait pas pantoute! Devrait-il voir un doc ? Serait-il devenu amnésique ? Et cette voiture ici, elle venait d’où ? Il était en train de devenir fou, ce n’était pas possible ! Quelle heure il était ? Déjà l’heure de chercher les jeunes ?

Il chercha les papiers de la voiture, ils étaient bien là. Il y avait un nom, pas le sien. Il allait le chercher dans le bottin et essayer de le caller. On verrait bien. C’était préférable plutôt que d’caller la police. Il décida de se rendre au restaurant. Tout valait mieux que de rester ici à se casser la tête ! Il débarqua de la voiture et vit José, en train de fumer près de la porte du snack.

— Je croyais que t’avais arrêté ! As-tu repris ?

— Non, juste une par-ci par-là. Puis, rester assis avec les morveuses, je trouve ça un peu achalant, répondit José.

— Elles sont ben correctes, pourtant, dit Jean.

— C’est sûr. J’ai rien à dire contre elles. Puis, elles font leurs ventes, même la nouvelle, dit José.

Jean l’asticota un peu :

— M’a te dire, Sophie en fait des fois plus que toi. T’zé veux dire ?

— Peut-être les jours où j’ai pris une brosse ! Anyway, ce serait pas l’heure d’y aller, par hasard ?

— Mais tu as raison ! On va faire du monde de toi, mon José !

Ils entrèrent tous deux dans le restaurant pour chercher les deux jeunes femmes et se remettre au travail.

4 heures

Quelque chose l’inquiétait : un frémissement sur sa peau. Comme un animal primitif qui a repéré un danger. Il allait y avoir un orage. Ses poils sur son bras qui semblaient être chargés d’électricité statique. Pourtant elle était contente car elle avait fait trois ventes de plus.

Un enfant jouait autour de sa mère qui avançait. Il tournait autour d’elle. Elle salua la dame quand elle les croisa :

— Bien le bonjour ! On dirait qu’il va y avoir de l’orage. 

La dame la salua aussi mais parut surprise de cette affirmation. Le ciel était parfaitement bleu.

La Française ajouta :

— Je le sens sur mes bras. 

L’enfant la regarda, la bouche ouverte.

Elle se concentrait à nouveau sur sa tournée de vente quand de grosses gouttes commencèrent à tomber, peu nombreuses d’abord, puis insistantes.

Elle courut vers une maison, songea à sonner, mais elle se retourna vers la rue se protégeant de façon illusoire avec son pad de vente de la pluie qui s’abattait soudain, alors qu’elle voyait filer devant elle d’abord quelques branchages emportés par le vent, puis une sorte de rivière qui commençait à couler sur la rue, et ce rideau rectiligne à multiples épaisseurs de grosses gouttes qui tombaient maintenant à une vitesse incroyable dans un bruit envahissant alors que le tonnerre grondait. Du bleu et vert brillant, on était passé à des couleurs turquoise, sombres, comme gommées par l’intempérie violente.

Elle perdit un peu l’équilibre lorsque la porte derrière elle s’ouvrit et qu’une voix lui dit :

— Entre vite ! 

Ce qu’elle fit. Elle s’ébroua, étonnée de ce qui se passait.

— Viens à la cuisine. Je vais te passer une serviette pour que tu t’essuies.

Une voix française, de France !

Reconnaissante, elle le suivit. Un homme jeune, à peu près de son âge, sans doute, la petite trentaine ou plus jeune. Elle était complètement trempée. Elle tenta de se sécher puis elle accepta vite le sweater qu’il lui proposa et qu’elle passa directement dans le couloir avant de vouloir s’asseoir devant une citronnade qu’il lui avait servi. Mais, il était à la fenêtre.

— Regarde, les voitures se déplacent seules !

Ils rirent tous deux surpris de les voir emportées par la pente et le flot de pluie qui était en train d’inonder les rues. Au bout d’un moment, ils retournèrent s’asseoir, et bavardèrent. Il avait ce petit côté gavroche qu’elle aimait bien, une gaieté fine sans chichis et ils se parlèrent de tout et de rien. Elle avait oublié son job de vendeuse.

Les deux Français exilés trouvèrent bien des choses à se raconter, se plurent bien et coupèrent court aux complications sentimentales. Quelques jours plus tard, elle ne se souviendrait plus de grand-chose si ce n’est de quelques heures rares, de celles que l’on regretterait de n’avoir pas vécues.

Épilogue

Lorsqu’elle rejoignit Jean qui l’attendait, il était tard, au moins une heure après l’heure à laquelle elle aurait dû le retrouver. Il était seul, dans la voiture habituelle, celle qu’il avait toujours eue. Il lui demanda :

— C’était une journée bien extraordinaire aujourd’hui, n’est-ce pas ? Tu n’as rien à me dire ? 

Elle lui dit avec un petit sourire :

— Je ne préférerais pas. Disons que j’ai fait un petit écart.

Il répondit :

— Cela n’arrivera plus, on est bien d’accord ?

— Non, Jean, c’était très chouette mais cela ne peut pas arriver tous les jours. C’est la fête des Français, après tout ! Tu as retrouvé ta voiture ?

— Bien sûr, j’avais oublié ! Oui, elles étaient ensemble au bas de la pente. Une journée extraordinaire ! Il vaut mieux ne pas essayer de comprendre !

C’était l’après-midi du 14 juillet 1987, celle du Déluge de Montréal.

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  1. Daniele

    Rafraîchissant, comme toujours.

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