Les aventures de mes deux jeunes du Haut-Château-du-Roi se poursuivent.

Rappel des aventures des deux premiers épisodes ici.

Voici les consignes des semaines trois et quatre :

Consignes de la troisième semaine :
— faune, flore, sauvage, apprivoisée ou cultivée
— un trait de caractère, un sentiment
— monologue ou tirade
— devise sur un objet, un bâtiment ou familiale

Consignes de la quatrième semaine :
— matières minérales, naturelles ou artificielles
— la symbolique d’une couleur
— acrostiche sur le nom d’un des personnages ou d’un lieu
— message, missive, carte postale

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Étant donné que mes personnages font partie d’une communauté où l’écrit est interdit, j’ai dû m’affranchir d’une partie des consignes. Voici donc l’aventure qui continue !

Le Périple aux dix Étapes (suite)

Rue de Strasbourg (Google maps)

La déclamation du barde muet

Le lendemain, la porte de la chambre des deux adolescents s’entr’ouvrit et une tête souriante apparut. La grande pièce contenait trois lits simples et deux vieilles grandes armoires de bois ainsi que deux petites tables accompagnées de chaises. Il faisait déjà clair bien que les volets soient fermés car les rayons de soleil s’infiltraient par les persiennes.

– Bonjour, les voyageurs ! Il est l’heure de prendre votre petit déjeuner. Tout est prêt à la cuisine. Moi, c’est Marissa !

Lucie était éveillée, mais nul signe de vie dans le coin de Marc. Elle dit bonjour à Marissa et alla secouer Marc, bien endormi.

– Oh ! Qu’est-ce que tu veux ?

– C’est l’heure. On nous attend en bas.

– Ben, vas-y, toi !

– Bon, mais dépêche-toi.

Lorsque Marc descendit à son tour, l’atmosphère était bien différente de celle de la veille. Trois voix discutaient de façon animée et riaient.

– Marc, je te présente Marissa et …

– Je suis Livia, Marc. Que préfères-tu : café, thé, autre chose ?

– Du café, merci ! Bonjour, Livia et Marissa. Excusez mon retard.

– Non, c’est normal. Tu voulais être seul pour te préparer. Lorsque vous aurez bien mangé et bu, nous vous emmènerons visiter le jardin. Vous verrez, il est très beau !

– Euh ! Je ne sais pas si nous allons avoir le temps.

Marissa s’interposa :

– Livia, tu sais bien que les jeunes ne s’intéressent pas aux fleurs et c’est vrai que leur programme est chargé.

– C’est que les roses sont si belles en ce moment !

Lucie demanda :

– Excusez-moi, mais est-ce que vous ne vouliez pas que nous écoutions quelque chose ici ?

– Oh non ! Nous n’avons plus rien à faire avec ça. Nous accueillons encore des voyageurs, mais nous nous sommes détachées de la doctrine.

Marc et Lucie comprirent subitement : elles n’étaient plus des pures. Ils rougirent et baissèrent la tête.

Lucie dit :

– Nous n’avions rien vu.

– Non, nous gardons nos imprimés dans une pièce où ils ne pourront pas offenser les voyageurs. Nous aimons surtout les BDs !

Marissa donna un discret coup de coude à Livia. Elles se regardèrent d’un air espiègle et ne paraissaient plus du tout être si vieilles.

– Notre guide va-t-elle venir nous chercher ?

– Guetta a demandé que vous la rejoigniez sur la place du marché. Vous y verrez un homme qui ressemble à une statue. Placez-vous devant lui et attendez.

Un petit quart d’heure plus tard, les jeunes étaient prêts à sortir. Livia et Marissa s’empressaient chaleureusement autour d’eux et l’une leur dit doucement :

– N’oubliez pas notre maison. N’hésitez pas à revenir en cas de problèmes. Vous serez toujours les bienvenus !

Lucie et Marc sentaient que cette offre ne serait pas forcément du goût de Guetta. Un peu gênés, ils partirent sans avoir l’air de trop se précipiter.

– Elles étaient sympas, Marc, non ?

– Peut-être, mais ce sont des impures. Je ne sais même pas si on a le droit de leur parler.

– Mais si ! Sinon, Guetta ne nous aurait pas amené ici.

Ils commençaient à voir plus de monde et des stands. Une double rangée d’étalages pleins de fruits, de légumes, d’objets de la vie de tous les jours, des colifichets pour les cheveux, des sous-vêtements, toutes sortes de choses débouchait sur une petite place encore entourée d’autres étalages et de marchands, mais au milieu, se tenait un de ces artistes de rue grimé dont l’art consistait à rester immobile comme une statue. Il était habillé d’un costume du passé et leur rappelait les trouvères ambulants qui venaient animer leurs soirées au Haut-Château-Du-Roi durant les fêtes.

Lorsqu’il les vit, figés devant lui, il prit une autre pose et déclama : Écoutez et Rappelez-vous !

Alors que Marc et Lucie se mettaient en écoute active, ils se rendirent compte que d’autres passants étaient surpris de voir l’homme parler et deux enfants se mirent à rire.

– PENSÉES SUR L’INTERPRÉTATION DE LA NATURE par Diderot

AUX JEUNES GENS QUI SE DISPOSENT A L’ÉTUDE DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE

Jeune homme, prends et lis. Si tu peux aller jusqu’à la fin de cet ouvrage, tu ne seras pas incapable d’en entendre un meilleur. Comme je me suis moins proposé de t’instruire que de t’exercer, il m’importe peu que tu adoptes mes idées ou que tu les rejettes, pourvu qu’elles emploient toute ton attention. Un plus habile t’apprendra à connaître les forces de la nature; il me suffira de t’avoir fait essayer les tiennes. Adieu.

P.S. Encore un mot, et je te laisse. Aie toujours présent à l’esprit que la nature n’est pas Dieu, qu’un homme n’est pas une machine, qu’une hypothèse n’est pas un fait ; et sois assuré que tu ne m’auras point compris, partout où tu croiras apercevoir quelque chose de contraire à ces principes.

PENSÉES SUR L’INTERPRÉTATION DE LA NATURE par Diderot

Les deux jeunes gens répétèrent le message sans difficultés. Lorsqu’ils eurent fini, le saltimbanque reprit une pose statuesque et ils eurent l’impression de s’ébrouer alors qu’ils commençaient à regarder autour d’eux, un peu sonnés – ils ne savaient pas vraiment pourquoi. Mais Guetta arrivait. Ils se saluèrent et reprirent leur route. Les deux jeunes étaient silencieux.

Guetta leur demanda.

– Vous avez compris le message ?

– Oui, mais c’est étrange. Ce n’est pas…

– Lorsque Diderot pensa ce texte, notre ordre n’était pas encore créé. Un autre guide vous racontera probablement la suite. Vous avez le droit de réfléchir, de toutes les façons. Allons, marchons, la journée sera encore longue !

La belle

Marc et Lucie reprenaient leur souffle, assis sur un banc au bord d’une place ronde en face d’un bâtiment à l’allure de palais, auquel on pouvait accéder par un immense escalier. Il y avait peu de monde mais quelques personnes passaient quand même. Ils venaient d’entendre une conversation amusante entre un père et sa fillette qui se suivaient sur leurs deux vélos :

– Tu n’as rien oublié ?

– Quoi ?

– Tu n’aurais pas oublié ton sac ?

Les questions étaient posées par la fillette qui devait avoir six ou sept ans. Elle semblait mimer le ton que sa mère adoptait avec elle. Ils en riaient encore. Les gens de l’extérieur n’étaient pas si différents de ceux du Haut-Château après tout.

Lucie sentait sous ses mains la texture rugueuse, mais lisse par endroits, des planches de bois du vieux banc. Beaucoup d’arbres étaient encore verts mais l’un d’entre eux illuminait les autres de son intense parure jaune. Les gazons, encore riches, étaient jonchés de feuilles mortes. L’automne arrivait donc bien même s’il s’était fait un peu attendre. Si la jeune fille avait en arrière-plan l’image de leur guide, furieuse, fulminant et s’inquiétant, Marc, quant à lui, pensait à sa mère et à son petit-frère.

– Qu’est-ce que tu crois qu’elle va penser ? Et faire ?

– Oh, ma mère s’inquiète tout le temps de toutes façons. Et puis, elle ne doit pas être au courant de notre escapade.

– Mais je ne te parlais pas de tante Jeanne, je pensais à Guetta.

– Oh ! Sa grandissime verdure nous attendra. À son tour ! J’en ai plus qu’assez de me faire trimballer à droite et à gauche sans avoir mon mot à dire.

– On devrait peut-être quand même leur faire signe de ne pas s’inquiéter.

– Plus tard. Viens ! On va se balader.

Ils traversèrent la rue pavée qui séparait la place du palais du trottoir longeant une rivière, puis un pont, d’où ils virent une péniche qui semblait vide ; ils manquèrent se faire heurter par un tram qu’ils n’avaient pas entendu, puis ils suivirent de petites rues sinueuses avant de se retrouver sur une grande place au milieu de laquelle plusieurs jeunes squattaient les marches qui entouraient le piédestal d’une statue d’un militaire avec un chapeau à plume. Ils se sentirent attirés par les jeunes : ce serait bien la meilleure manière de comprendre le monde autour d’eux. Deux minutes plus tard, ils s’étaient discrètement insérés dans le groupe assez lâche d’adolescents qui, pour la plupart, avaient les yeux rivés sur leurs téléphones portables. Les deux cousins tendaient l’oreille pour saisir quelques fragments de conversations mais ils entendaient peu de paroles. Des gestes, oui. Deux filles semblaient écouter la même musique en se partageant des écouteurs. D’autres regardaient des vidéos ou faisaient défiler rapidement des messages écrits.

Au bout d’un moment, Marc et Lucie repartirent. Ils commençaient à avoir faim et leur contact avec les jeunes n’avait pas été satisfaisant. Lucie sentit son sac à dos vibrer. C’était leur téléphone. Ils se regardèrent.

– Sûrement Guetta. Qu’est-ce tu crois ?

– Je ne sais pas. Regarde qui c’est.

Elle extirpa le téléphone du sac – il était différent de ceux qu’ils avaient vus aux mains des jeunes, il n’avait que quatre touches de quatre couleurs différentes. La verte était allumée. Guetta les appelait bien. Elle s’apprêtait à appuyer la touche verte quand un homme tendit le bras et les aborda.

– Excusez-moi… est-ce que vous pourriez m’aider ? J’aurais besoin de votre mobile.

À ce moment, ils entendirent un sifflement strident, se retournèrent et virent un homme en noir, en uniforme qui courait vers eux.

– Vite ! Suivez-moi !

L’homme attrapa le bras de Lucie, se mit à courir et Marc ne put que les suivre dans une course qu’il ne comprenait pas vraiment. Mais un peu d’exercice et d’action ne faisait pas de mal. Ils tournèrent plusieurs coins de rue et s’engouffrèrent subitement dans une maison dont ils fermèrent la porte d’entrée derrière eux. Le couloir de la maison donnait sur une petite cour intérieure où ils se reposèrent, hors d’haleine. L’homme, lui, semblait à peine essoufflé.

– Dites-moi, vous êtes un peu à part, vous, non ?

– On est du Haut-Château-du-Roi.

– Ah, j’ai entendu parler de vous. Vous pensez que les livres sont maléfiques !

Il avait un ton un peu moqueur en disant cela. Le rouge leur monta aux joues et ils ne savaient pas trop s’ils étaient gênés, honteux ou vexés.

– On n’est pas des débiles, dit Marc.

– Je ne dis pas ça. Il marche votre téléphone ?

– Seulement pour appeler des gens qu’on connaît déjà.

– C’est quoi, ces boutons ?

– Le vert, c’est notre guide. Le jaune, les parents de Lucie. L’orange pour chez moi. Le violet, la maison des ados du Haut-Château : on peut aussi parler à nos amis s’ils sont là.

– Vous êtes des amoureux ?

– Non ! On est cousins ! Mon père est le frère de la mère de Marc. Moi, je suis Lucie ! Et vous ?

– Je suis Seb, je me suis fait la malle.

– La malle ?

– Je me suis barré du centre de détention, c’est pour cela qu’on me poursuit.

L’inconnu avait l’air bien trop sympa pour être dangereux.

– Comme nous.

– Quoi, vous vous êtes enfuis ?

– On a juste échappé à notre guide ! Pour une fois qu’on pouvait sortir du Haut-Château ! On voulait vraiment vivre des aventures, pas juste suivre quelqu’un.

– Bon, écoutez. Moi, j’ai besoin de me poser quelque part pendant qu’on me cherche. Vous croyez que votre communauté pourrait m’accueillir au Haut-Château ? Sans trop me poser de questions ?

– Je commence à avoir faim, moi. Et je ne voulais pas rentrer tout de suite. On pourrait y aller après.

– Oh, dites ! C’est une question urgente pour moi ! Vous voulez m’aider, oui ou non ?

– Oui, mais on va d’abord manger. Lucie va nous acheter quelque chose et on va l’attendre ici. On t’en prendra aussi pour toi.

Lucie décida d’abord de téléphoner à ses parents pour les rassurer et leur dire qu’ils avaient décidé de s’affranchir de la tutelle de Guetta et au milieu des cris de son père, elle put juste leur dire de ne pas s’inquiéter et qu’ils rentreraient par leurs propres moyens, puis elle raccrocha.

Elle regarda Marc et dit :

– Bon, ils sont pas contents. Va falloir qu’ils s’y fassent. On n’est plus des enfants.

La suite dans quelques jours !