Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Une Nouvelle: le Rendez-vous des Peintres

Le rendez-vous des peintres

Mme Grenat attendait sereinement et tentait de regarder autour d’elle malgré le produit liquide dans ses yeux. Trois hommes vêtus de blanc étaient arrivés ensemble. L’un d’entre eux s’était assis dans la salle d’attente qu’elle savait décorée d’objets artisanaux africains faits de bois et de végétaux divers. Tressés, sculptés, assez sombres, avec une touche sinistre ; ils contrastaient avec la figure de l’homme au visage pâle et rond dans sa tenue claire. Il portait un tee-shirt enfoncé dans un corsaire large qui laissait voir les mollets au-dessus de chaussettes et de sandales. Les deux autres, légèrement à l’écart, échangeaient parfois quelques mots. Ce ne pouvait pas être des patients.

Gustave Caillebotte: les Peintres en bâtiment (esquisse, 1877)
Marie Berhaut 52, coll. Part. (Wikimedia Commons)

« Sereinement » est probablement exagéré. Ce n’est jamais agréable de se faire dilater les pupilles. Des points noirs étaient apparus dans sa vision et elle s’inquiétait facilement à propos de sa santé. Pour cesser d’imaginer les atrocités que le sort pouvait lui réserver – une tumeur au cerveau ou la perte de la vue – elle préférait observer les gens. La petite jeune fille qui lui avait mis les gouttes se leva pour s’adresser aux hommes. Petite, on la voyait à peine lorsqu’elle était derrière son comptoir.

— Bonjour messieurs ! Vous avez rendez-vous ?

— On vient pour la clef…

— La clef ?

— Oui, pour les travaux.

— Mais Mr Bing ne m’a rien dit. Vous ne pouvez pas rester ici. Cet endroit est réservé aux patients du docteur.

Les deux hommes se tournèrent vers celui qui était assis.

— Tu vois, je te l’avais bien dit !

— Tu nous as fait perdre du temps. On aurait dû aller sur le chantier et, si c’était fermé, appeler le client.

— Taisez-vous donc ! Vous me donnez mal à la tête. On attend le client.

La jeune fille eut l’air perturbée.

— Mais ça ne va pas ! Le docteur ne va pas être content.

— On va l’attendre.

— Moi, je ne reste pas ici. Tu l’attends si tu veux mais moi je vais au chantier. Tu viens, Sami ?

— Je te suis.

— Comme vous voulez. Ne buvez pas de coup en attendant.

— N’importe quoi ! Va te faire soigner, ça te débouchera les yeux !

Mme Grenat se demandait combien de temps s’était passé depuis que cette petite dispute avait commencé. Il lui fallait attendre une vingtaine de minutes pour que ses pupilles soient dilatées.

À défaut de pouvoir lire, elle avait au moins quelque chose à écouter qu’elle pourrait raconter plus tard à son mari. Souvent, ils n’avaient plus grand-chose à se dire et ils s’ennuyaient. Elle aurait bien aimé que ces trois-là se disputent un peu plus longtemps. Quand même, elle avait appris que l’alcool pouvait être un problème chez eux. Mmm… Ce n’était pas si sûr. L’homme assis avait peut-être juste voulu envoyer une méchante pique aux autres qui, d’ailleurs, ne s’étaient pas privés de lui rendre la pareille. Ah ! La jeune femme venait vérifier ses prunelles.

— Mme Grenat, tout va bien pour vous ? Ce ne sera plus long maintenant. Le docteur sera bientôt là.

— Merci, on se sent bien ici. Vous savez que nous sommes voisins ? C’est agréable d’avoir un docteur qu’on connaît.

Le docteur Bing arriva effectivement assez vite et il consulta l’agenda de la journée. Pendant ce temps, Mme Grenat s’apprêta et fouilla dans son sac à main dont elle sortit un petit trousseau de clefs qu’elle tendit à l’homme assis en lui disant :

— Oh ! J’avais oublié ! Mon mari m’avait demandé de vous donner les clefs des garages. Il passera vous voir plus tard.

Précédent

Une nouvelle : La Voiture du Gérant de Vente (troisième partie et fin)

Suivant

Un Rêve : Filmer la vie d’une maison de ville

  1. Rifki Saad

    Savoureux ! J’aime bien l’extrait: Souvent, ils n’avaient plus grand-chose à se dire et ils s’ennuyaient. Elle aurait bien aimé que ces trois-là se disputent un peu plus longtemps.

    • Céline Roos

      Merci Rifki! Il s’agit de savoir profiter des situations pour s’amuser un peu.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

  Politique de confidentialité | Déclaration de confidentialité

%d blogueurs aiment cette page :