Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Une nouvelle (ou un tableau): la Tour Hors-Jeu

C’est en l’honneur du 10e Festival d’Échecs d’Été de Strasbourg qui se déroule actuellement que j’ai décidé de composer la petite nouvelle qui suit.

La Tour Hors-Jeu

Ses doigts, dans la poche de sa veste, ne cessaient de tourner en tous sens la pièce d’échecs qui n’aurait pas dû s’y trouver. Cela faisait des années que, chaque fois qu’il jouait un tournoi dans la région, Sébastien emportait la tour noire avec l’espoir de la rendre à son propriétaire. Il n’avait jamais réussi à le faire.

Pourtant, il l’avait rencontrée au moins une fois, cette personne, mais il y avait du monde, et leur chauffeur les attendait, et il n’avait pas osé, à cause de sa maudite timidité ! Cette dette qui lui brûlait les doigts était-elle la raison principale pour laquelle il ne progressait pas aux échecs aussi vite qu’il l’aurait voulu ? Il se sentait vraiment en retard sur son programme. Son plan de devenir maître à dix-huit ans et de commencer dès lors à réaliser les trois normes de grand-maître pour en obtenir le titre à vingt-et-un ans ne fonctionnait pas.

À dix-huit, il n’avait encore fait aucune norme de maître international. Il jouait de bonnes parties et avait déjà battu des maîtres mais il n’était pas assez régulier et ses performances de fins de tournois n’avaient rien d’exceptionnel, ni même de solide. De plus, ses adversaires connaissaient ses gains contre de forts joueurs et se méfiaient assez de lui à présent pour lui rendre la tâche encore plus difficile. Dans un sens positif, cela le forçait à travailler plus sérieusement. Un jour, ses efforts finiraient par payer !

Cette pièce n’avait même aucune valeur particulière ! Une simple pièce de buis d’un jeu Staunton tout à fait commun, mais son terrible cerveau alsacien ne pouvait supporter l’idée d’avoir une dette. Cela s’était passé la première année qu’il avait pu participer à l’Open d’été de Strasbourg. Il devait avoir treize ou quatorze ans. Pour qu’il n’ait pas à faire le trajet d’une cinquantaine de kilomètres entre son village et la capitale alsacienne, ses parents avaient réussi à le faire héberger par un joueur, assez fort dans son temps.

Ah ! De l’animation près du tableau. On avait dû afficher les appariements. Il y constata sans surprise le classement moyen de son adversaire du matin. Il allait falloir gagner ! Dix minutes plus tard, la plupart des joueurs installés devant les échiquiers se préparaient : avaient-ils de quoi écrire, les pièces étaient-elles correctement placées et les pendules ajustées à la bonne cadence de jeu ? Ils regardèrent autour d’eux pour voir quelles autres confrontations allaient avoir lieu et échangèrent à voix basse entre voisins ou entre adversaires, puis le directeur du tournoi fit les recommandations d’usage et annonça le début de la deuxième ronde. Les Noirs mirent la pendule en route et les Blancs prirent des temps de réflexion variables avant de jouer leur premier coup.

En ce début de ronde, certains spectateurs arpentaient déjà les allées entre les tables de joueurs. La plupart d’entre eux, eux-mêmes des joueurs, n’avaient pas eu le temps ou ne s’étaient pas senti l’énergie nécessaire pour participer à un tournoi qui allait durer plusieurs jours. M. Basile ne jouait plus de parties de compétition depuis une bonne dizaine d’années. Il lui arrivait bien de flirter avec cette idée mais ne s’inscrivait que rarement dans un open. Par contre, il aimait bien faire une petite visite dans un tournoi en cours pour observer quelques parties, rencontrer de vieux amis de clubs et échanger les derniers potins du monde des échecs.

Ce matin-là, le temps était clément alors que la météo avait annoncé une température élevée pour l’après-midi. À tour de rôle, deux personnes qu’il croisa le saluèrent et il leur rendit la pareille sans bien se souvenir de comment il les connaissait. De plus en plus souvent, les gens lui semblaient trop similaires et parfois, il pensait reconnaître une personne avant de se reprendre car celui dont il se souvenait devait avoir au moins vingt ans de plus au jour qu’il était. Il finit par sortir dans le hall où se trouvaient la buvette et des échiquiers disposés à l’intention de qui voudrait analyser ses parties une fois terminées ou qui voudrait jouer quelques parties amicales.

Au bout d’un moment, il se trouva installé, avec un café et une part de tarte servis par un bénévole du club organisateur, en face du vieux M. Bérault. Celui-ci lui flanquait une raclée après l’autre sur l’échiquier. M. Bérault était un ancien champion de France et un joueur invétéré. D’ailleurs, après avoir rapidement battu son jeune adversaire dans la salle de tournoi, il avait volontiers accepté de faire quelques parties avec lui, pour le plaisir. Mais, songeait M. Basile, M. Bérault n’était pas autrement amusant. Pas moyen avec lui d’entendre les ragots du jour car tout ce qui l’intéressait était le problème posé devant lui sur l’échiquier !

M. Basile commençait d’ailleurs à s’énerver par la faute des enfants qui couraient autour de leurs tables. Les parents devraient mieux les tenir ! Puis les tables autour d’eux se remplirent d’autres joueurs qui avaient terminé leurs parties et venaient en discuter ensemble et analyser les diverses variantes qui auraient pu en changer le cours. Immanquablement, deux jeunes joueurs s’approchèrent de Messieurs Basile et Bérault pour leur demander de céder leur place afin qu’ils puissent analyser leur partie. Par pure mauvaise humeur, M. Basile fit comme s’il ne les entendait pas tandis que M. Bérault, lui, ne semblait pas troublé, absorbé qu’il était dans la position des pièces d’échecs en face de lui.

Sébastien se rendit compte qu’il avait enfin retrouvé l’homme qui l’avait hébergé lors de ce premier tournoi joué à Strasbourg. Celui-ci ne semblait pas le reconnaître. Sa première impulsion fut de le saluer et lui rendre la pièce et puis, zut ! Lui aussi était de mauvaise humeur. Il avait dû céder un demi-point à son adversaire qui avait réussi à placer un échec perpétuel, obtenant ainsi la nulle. Et puis, cet homme n’était même pas poli avec eux. Tant pis, il la garderait, cette tour !

Précédent

Un Rêve : Filmer la vie d’une maison de ville

Suivant

Petite bibliographie de nouvelles

  1. Danièle Godard-livet

    j’aime bien quand tu parles des échecs. J’ai pensé à toi en regardant ce youtube https://www.youtube.com/watch?v=cWTn73BZs8c

    • Céline Roos

      Je me souviens de cet évènement! Mais je suis bien loin de ce grand joueur! Il a d’ailleurs été mon patron à une certaine époque (je faisais la traduction de certaines pages de son site dédié à un des championnats du monde).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

  Politique de confidentialité | Déclaration de confidentialité

%d blogueurs aiment cette page :