Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Une nouvelle: Professeur Lumière, IA

Hermione, professeur d’anglais au lycée technologique, ne se sentait pas toujours aussi solide que les gens la percevaient. Mais ce jour-là, elle se sentit complètement en phase avec la vie et celle de ses élèves.

Tout avait commencé avec une petite phrase prononcée sur un ton presque espiègle par la cheffe avec qui elle s’entendait bien, il est vrai.

– Est-ce que vous accepteriez un stagiaire très spécial ?

– Vous me connaissez ! Je n’ai pas l’habitude de discriminer.

– Eh bien, c’est entendu ! Il devrait vous contacter au cours de la semaine prochaine.

Hermione n’en sut pas plus à ce moment. Elle en était d’ailleurs légèrement soucieuse, car enfin, un travail avec un stagiaire nécessite une certaine préparation. Elle ne savait même pas où il en était : en master des Sciences de l’Éducation ou bien avait-il déjà réussi son concours ? Serait-il présent pendant plusieurs mois ou seulement quelques jours ? C’était étrange. D’habitude, on donnait plus d’informations aux tuteurs.

Un incident accentua son malaise, quelques jours plus tard. À dix heures du matin, elle était sortie de sa salle de classe pour rejoindre la salle des professeurs. Debout devant la machine à café, elle se retourna et se rendit compte que trois enseignants, plus anciens qu’elle dans la boîte, la regardaient d’un air qu’elle avait du mal à identifier. Elle l’aurait dit presque sévère. Lorsque son gobelet fut plein, elle se dirigea vers eux en souriant et les salua.

– Ça va, vos élèves ne vous font pas de misères ?

– Toi, tu ne risques rien. Fais attention : à force d’accepter tout de la direction, on n’aura plus besoin de nous ici !

Hermione fut interloquée. De quoi parlaient-ils ? Thomas, celui qui avait parlé, était syndicaliste et les deux autres faisaient aussi partie du conseil d’administration. Que savaient-ils qu’elle ignorait ?

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« On n’aura plus besoin de nous ici » faisait sûrement référence au fait que, malgré la foi qu’ils avaient eu en leurs compétences, les professeurs se voyaient proposer bien moins de postes qu’autrefois. Comme bien d’autres, leur profession était devenue moins demandée et nombre d’entre eux se trouvaient aujourd’hui sans emploi. Rien que dans son lycée – lui avait-on dit –, dix ans plus tôt, ils étaient cent cinquante enseignants. À présent, ils n’étaient plus qu’une quarantaine.

La Grande Réforme Éducative de la Classe Inversée en avait été la cause. On avait demandé aux enseignants de prouver leur ouverture aux nouvelles technologies et de créer des séquences en ligne interactives. En conséquence, quelques années plus tard, les élèves ne se trouvaient plus que pendant un tiers de leur temps scolaire en face de professeurs, les deux autres tiers de leur temps devant être consacrés à des travaux et études sur supports digitaux. Le nombre d’enseignants fut en conséquence réduit. Hermione était arrivée après cela et elle n’avait encore que quatre ans d’ancienneté.

Quoi qu’il en soit, Hermione ne put obtenir plus de ses collègues en salle des profs et retourna à ses classes. Les jours suivants, elle commença à réfléchir à ce qu’elle dirait au stagiaire et à la façon dont elle organiserait les heures de cours en co-animation, si c’était bien de quoi il s’agissait. Il lui fallait aussi fignoler quelques séances destinées à lui servir d’exemple. Et puis, elle n’y pensa plus trop et passa un bon week-end.

En arrivant au lycée lundi matin, elle trouva un mot dans son casier qui lui enjoignait de passer au bureau de la proviseure. Elle s’y rendit immédiatement et la proviseure l’informa qu’elle pourrait rencontrer son stagiaire à seize heures, serait-elle libre à ce moment ? Alors, rendez-vous dans le bureau du gestionnaire. Tout devenait de plus en plus mystérieux, mais elle n’avait pas le temps de finasser, elle devait se dépêcher pour rejoindre ses classes. La journée fut assez tranquille et à seize heures, elle alla au rendez-vous donné par la chef d’établissement, qui était présente lorsqu’elle arriva. Elle avait l’air presque excitée, se dit Hermione.

– Re-bonjour, Madame la Proviseure, mais le stagiaire n’est pas arrivé ? Je ne le vois pas.

– Un peu de patience, Madame Potière, nous allons nous en occuper. J’ai voulu venir assister à cet évènement.

Rien ne s’éclairait pour Hermione. Elles entrèrent dans le bureau du gestionnaire qui, avec un autre agent administratif, tournait autour d’un grand colis vertical. Grand sourire de la proviseure.

– Il est ici, vous voyez !

Hermione se trouvait incapable de parler.

Lorsque le colis fut déballé, un robot blanc de forme humanoïde, d’environ un mètre cinquante de hauteur, se trouvait en face d’eux.

– C’est mon stagiaire ? Je ne peux pas y croire.

– Oui, c’est bien lui. Il vous plaît ?

– Mais vraiment ? Il parle ? Il a des compétences d’enseignant ?

– Oui, on me l’a assuré.

– Il nous écoute, maintenant ?

– Non, il est éteint. Il faut que ce soit vous qui l’allumiez, puisque vous êtes la tutrice. Ce sera à vous qu’il obéira. Vous vous rendez compte de la confiance que j’ai en vous ?

– Je vous remercie, Madame. Et comment s’appelle-t-il ?

– C’est aussi vous qui allez lui donner un nom.

– Vraiment, j’ai l’impression de rêver.

– Écoutez, je ne veux pas vous piéger. Je vais vous laisser y penser encore. Nous allons le laisser à l’abri dans un local. Revenez demain lorsque vous serez prête à assimiler tout cela et à gérer la situation. Je vous demanderais un peu de discrétion, bien entendu.

Hermione ne résista pas à la nouveauté, à l’aventure. Le lendemain, elle se retrouva dans le local avec le robot. Elle pressa le bouton d’allumage. Le robot redressa la tête qu’il tenait un peu penchée avant et il dit :

– Bonjour Madame Hermione Potière. Je suis tout disposée à apprendre de vous pour devenir un enseignant d’anglais.

– Tu connais déjà mon nom ?

– Oui, on m’a averti de mon affectation. Sous quel nom désirez-vous que je fonctionne ?

– Faudrait-il te choisir un nom féminin ou masculin ?

– Il n’y a aucune obligation. Je suis un robot, ni masculin, ni féminin, et ma base de données me renseigne sur des faits concernant tous les genres.

– Justement, ta base de données t’a-t-elle donné une formation théorique de professeur d’anglais ?

– J’ai déjà la formation d’enseignant d’anglais mais je peux télécharger toute formation complémentaire nécessaire.

– Bien, que dirais-tu du nom Lumière ?

– Il me semble que c’est une bonne idée. D’ailleurs ce nom a été porté par des inventeurs célèbres en France. Professeur Lumière, je serai donc pour vos élèves, ou Teacher.

– Préfères-tu que je t’appelle Professeur Lumière ou Lumière tout court ?

– Lumière sera très bien. Puis-je vous appeler Hermione ?

– Oui, et tutoyons-nous, cela sera plus agréable.

– J’ai une petite particularité qui pourrait être utile, je peux moduler mon accent et lui donner une petite inflexion anglaise.

– Excellente idée !

Hermione et Lumière travaillèrent ensemble à la planification des prochaines séances de cours auxquelles Lumière assisterait dans un premier temps, puis où tous deux géreraient les classes en co-animation, jusqu’au jour où le robot prendrait une en main pendant une heure de cours.

Les premières séances, au long d’environ deux semaines, se passèrent magnifiquement bien. D’ailleurs, il n’y eut pratiquement pas d’absent, tous les élèves étant curieux d’assister à la petite merveille qu’était l’irruption d’une intelligence artificielle en classe et la possibilité d’interagir avec elle. Évidemment, la discrétion demandée par la proviseure ne put longtemps être respectée car tous voyaient bien le robot accompagner Hermione et ses élèves en classe. Les collègues lui posèrent des questions, parfois sur un ton gouailleur.

– Alors, tu as trouvé un moyen de ne plus avoir à préparer tes cours ? Le robot le fait à ta place ?

– Et quand est-ce qu’il va te mettre à la porte ? Je suppose qu’il a des copains qui attendent pour nous remplacer aussi ?

Elle leur répondit qu’on verrait bien ce qui se passerait. Pour l’instant, c’était intéressant.

Il était vrai qu’elle ne détestait pas cette collaboration, car elle avait un peu de mal à travailler en équipe au lycée, les autres la trouvant peut-être un peu énervante avec son enthousiasme sans faille. Son travail avec Lumière lui permettait aussi de réviser un certain nombre de notions didactiques qui lui seraient bien utiles si un jour elle se décidait à tenter le concours de l’agrégation. Lumière, quant à lui, manifesta sa surprise après avoir été témoin des actions et réactions, des échanges verbaux en classe, parfois musclés. Il s’étonna d’attitudes qui lui semblaient être révélatrices d’un manque de logique chez certains élèves. Hermione tentait de lui expliquer qu’il ne fallait pas se fier à cette impression première : les objectifs des élèves n’étaient pas forcément ceux qu’on avait fixé pour eux et ils avaient des préoccupations extérieures ou familiales qui pouvaient leur sembler plus importantes que ce qui se passait en classe.

Mais vint le jour où Lumière fut chargé de la séance de cours. Hermione resterait dans le fond de la classe pour la première partie du cours jusqu’à ce que Lumière démarre une activité où il pourrait être utile que tous deux parcourent la salle pour porter aide à l’un ou l’autre des élèves. Il était convenu qu’elle attende au moins vingt minutes avant d’intervenir.

Lumière avait fait le choix de préparer seul le cours, tout en restant proche du thème actuel Living together (Vivre ensemble). Pour cette classe de seconde, il avait apporté comme supports la photographie d’une jeune fille en tenue gothique ainsi qu’un extrait d’article de journal. Les deux supports seraient successivement visionnés grâce au procédé holographique qui était devenu commun dans les établissements scolaires.

Good morning, pupils ! How are you today ?

Good morning, Teacher !

L’appel se déroula sans souci.

Right, I’m going to show you a picture ! Can you guess what it is ?

– Qu’est-ce qu’il dit ?

English, please !

Can you repeat, Teacher ?

I’m going to show you a picture ! Can you guess it ?

What’s the French for « guess » ?

Hermione fut satisfaite de constater que Lumière ne donnait pas la traduction, mais invitait par geste d’autres élèves à répondre.

Anyone?

Guess, c’est deviner.

Les élèves proposèrent une voiture de sport, Grandi, le joueur de football le plus connu du moment, un plat d’un snack bien connu par eux, etc. Le temps commençait à s’écouler et la séance n’avançait pas. Lumière décida heureusement de montrer la photo et de leur demander de la commenter en anglais. Cette partie aurait dû bien se passer, après quoi ils auraient pris une petite trace écrite et seraient passés à la suite. Mais les élèves s’emballèrent, tous se mettant à répondre :

It’s a girl. She is dressed in black.

She is ugly.

No ! She is beautiful !

I hate Gothic !

Teacher, Teacher, it is not Gothic !

Teacher, pourquoi vous êtes en blanc ?

Teacher, why you white ?

– Madame, Madame, elle ressemble à B… !

Ils étaient ravis de voir le quart de tour ou le demi-tour que le corps de Lumière faisait à chaque fois qu’il se tournait vers le dernier qui avait parlé. Lumière n’avait pas téléchargé de méthode pour contrôler une classe qui s’emballait ; cela ne faisait pas partie du cursus théorique.

Pendant quelques instants, Lumière ressembla à un pantin manié follement par un marionnettiste fou. Hermione crut voir un de ses élèves lui faire un clin d’œil, alors que d’autres éclataient de rire. Elle se leva du fond de la classe et reprit la classe en main.

Dans leur séance de concertation après le cours, Lumière et Hermione convinrent ensemble qu’il était difficile pour une intelligence artificielle d’exercer son autorité sur des enfants qui avaient parfois envie de s’amuser. Le projet national d’utiliser une intelligence artificielle fut écarté pendant quelques années.

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  1. Excellente nouvelle !!!!!! J’adore ! Elle me rappelle une nouvelle d’Asimov dans laquelle les élèves n’avaient qu’un robot comme enseignant.

    • Céline Roos

      C’est vrai! J’ai lu beaucoup d’Asimov mais c’était il y a si longtemps! Il faudrait que je la retrouve celle-là. Elle doit être dans un manuel d’anglais, non?

  2. Certainement. Je n’arrive pas à retrouver le titre. J’avais adoré aussi !
    By the way, j’adore ton style ! 🙂

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