Céline Roos

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Une nouvelle: Rue de la Nuée Bleue

Sous le grand porche des Dernières Nouvelles, chaque page du journal est mise en vitrine chaque jour. Le sol en mosaïque de la rue de la Nuée Bleue est la partie surélevée de la place toute en rondeur, protégée par de grands arbres, où se trouve aussi l’église protestante Saint Pierre le Jeune. La mosaïque est enchanteresse : de minuscules petites dalles d’un gris bleuté avec d’autres plus claires formant des étoiles blanches à six pointes et au cœur plus sombre.

Bien haut au-dessus de la mosaïque aux étoiles, au 21, il y avait un appartement, propriété des Dernières Nouvelles et récupéré par eux plus tard. Il était seul, au dernier étage et tout l’immeuble appartenait au journal.

L’entrée était large, les marches de bois aussi. Dans le hall de l’escalier, l’odeur était de bois et d’espace vide. Toujours de l’excitation en montant vers la porte qui allait s’ouvrir avec gracilité, vacillant alors qu’elle pivoterait avec un grincement aigrelet. Une présence frêle vous accueillait et vous vous trouviez dans un couloir, large lui aussi, étonnamment perpendiculaire à la direction d’où vous veniez. À votre gauche, enfin derrière, et juste en face de l’entrée, trois pièces dont vous ne vous rappelez pas ce qu’elles étaient vraiment. L’une devait être sa chambre, l’autre était habitée par un locataire, un étudiant, et vous-même y aviez habité dans votre toute petite enfance, dix ou douze ans auparavant. Vous posiez toutes vos affaires sur un meuble, une commode et vous vous approchiez de la salle à manger qui vous fascinait tant. Pour son candélabre du début du siècle, aux dizaines de délicates breloques mauve et vert sombre, dont jaillissaient des perles de cliquetis au moindre courant d’air, pour ses photographies, elles aussi sous verre, où vous admiriez sa chevelure noire incroyablement longue et les immenses chapeaux qu’elles pouvaient porter alors, les photos de ses frères et père un peu dandys, de son imposante mère au double collier de perles mais au franc sourire, pour les carafes terminées par des verseurs d’argent un peu sombre, les cuillères ouvragées en argent — cela donnait un drôle de goût à ce que l’on mangeait —, pour les conversations qui portaient parfois sur avant la fuite en Dordogne, et même sur avant ça, à l’époque des grands chapeaux, des soirées, des grands hôtels. Ils s’étaient heureusement méfiés des consignes et avaient survécu. Vous tentiez de la faire raconter dans l’appartement vétuste aux cadres silencieux.

Famille Roos

Mais elle n’était pas plongée dans le passé. Assise avec elle devant des tasses de Ricoré, vous étiez émue par celle qui vous racontait, à plus de 75 ans, son émoi amoureux pour celui qu’elle avait revu après un long oubli.

« Il me dit que je suis son rayon de lune. Tu crois qu’il m’aime vraiment ? »

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  1. Godard-Livet

    Joli et profond. Il y a des mots que tu emploies bizarrement : gracilité pour une ouverture de porte. Cela donne beaucoup de charme . je ne sais pas si c’est voulu, mais tu pourrais l’accentuer…cela fait très « je parle une langue étrangère »

    • Céline Roos

      J’ai beaucoup travaillé sur ce texte, depuis longtemps puisqu’une partie en avait été publiée dans l’atelier du Tiers-Livre de l’été 2018. J’ai d’ailleurs encore une phrase dedans qui me pose assez problème, mais que je n’arrive pas à changer. J’aimais bien le « gracile » pour introduire un peu de confusion, de synesthésie. Les souvenirs ont cette dimension de l’incertain.

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Thème par Anders Norén | Réalisation Nicolas Bourbon

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