Hannah était installée dans le salon, plus proche de la cuisine et des toilettes que sa chambre habituelle. Cela faisait une semaine qu’elle était alitée, souffrant de petites fractures au niveau du bassin, et de deux côtes cassées. Sa mère, sous sa direction, avait disposé quelques chaises qui lui servaient de relais entre la cuisine et sa couche de fortune pour poser un plateau ou un verre d’eau et arriver à les amener jusqu’au petit meuble qui lui servait de table de chevet. Elles avaient ressorti les béquilles qui lui avaient déjà servi lors d’une opération à la cheville. Hannah ne se sentait donc pas tout à fait impuissante, dépendante de sa mère. Celle-ci, de toutes les façons, devait aller travailler en journée et c’était aussi bien, se disait Hannah.

Mais maintenant on en revenait au même problème: comment allait-elle trouver du travail? Dans son état actuel, il n’y avait aucune possibilité de se rendre à un entretien d’embauche. Elle allait être invalide pendant plusieurs semaines.

Elle regarda autour d’elle et vit dans un coin de la pièce, une étrange figure, mi-souriante mi-effrayante, assez kitsch. Posée sur une vieille enceinte de chaîne hi-fi qui n’avait plus servi depuis des années, une poupée empoussiérée avec en arrière-plan, le haut d’une tige de chatons toute aussi empoussiérée. C’était une poupée figurant une mariée en robe blanche qui paraissait plutôt grise en l’occurrence. Ignacio, un ami de ses parents, décédé depuis, la lui avait offerte lorsqu’il vivait encore à Strasbourg, il y avait au moins quinze ans. Elle en avait été ravie à l’époque. Elle lui rappelait certains personnages féminins de mangas et de dessins animés.

Son visage aux yeux grand ouverts était entouré de boucles qui avaient été blondes et le seraient sûrement encore si on la nettoyait. Un voile translucide et au liséré blanc était accroché dans ses cheveux et tombait très légèrement jusqu’à la hauteur des mollets. Elle tenait dans une de ses mains, que Hannah ne voyait pas, un bouquet de fleurs, croyait-elle, mais de son autre manche ne sortait qu’une tige de bois. Avait-elle perdu sa main ? En avait-elle jamais eu ? Le corsage était brillant et cintré à la taille et les manches bouffaient jusqu’en dessous des coudes et étaient rigides à leurs extrémités. Le bas de la robe s’évasait en multiples épaisseurs. La jupe du dessous, empesée, se déroulait en plis souples, surmontés d’un voile aussi transparent que celui qui tombait du haut de sa chevelure. Son liséré se déroulait en circonvolutions bouclées mais entre la jupe et ce voile, il y avait encore un tablier de dentelle, semblable à un mouchoir, dont un des angles pointait vers les pieds. Orné d’un grand motif brodé représentant une fleur à trois pétales, il était dentelé dans sa bordure. Elle n’aurait pu dire si la poupée avait des chaussures, ni même des pieds, elle ne s’en souvenait plus.

Elle alluma sa tablette pour voir les annonces de travail mais ce qu’elle voyait était un peu déprimant et elle passa au roman qu’elle était en train de lire et d’écouter. De temps en temps, elle essayait de suivre la version audio en anglais tout en ayant un œil sur le texte traduit en français. Il s’agissait de Jane Eyre de Charlotte Brontë. Le roman lui paraissait un peu vieillot par moments mais elle sentait bien qu’il avait été écrit par une jeune femme qui avait mis tout son cœur dans ce qu’elle écrivait. Et puis, elle se sentait des ressemblances avec l’héroïne, ne serait-ce que par sa situation sociale qui n’était pas des plus aisées même si elle-même avait encore sa mère. Mais elle se dit que si elle avait fait une formation de prof., elle pourrait plus facilement travailler de chez elle, au besoin. Bon, il fallait arrêter de déprimer, elle ne serait pas tout le temps coincée au lit. Elle lança de nouveau un coup d’œil à la poupée et se dit qu’elle avait un côté gothique qui entrait bien en résonance avec son roman. Quand elle était petite, ce n’est pas comme cela qu’elle la voyait, cette poupée, mais son allure actuelle pouvait inspirer une histoire terrifiante.

La journée se passa lentement. Vers midi, la sonnerie du téléphone fixe retentit mais elle n’essaya même pas de se lever, elle savait qu’elle n’y arriverait pas à temps et c’était probablement un vendeur. Puis ce fut sa mère qui l’appela sur son portable:

– Tout va bien, chérie?

– Oui, ça va, je fonctionne lentement, mais ça va.

– Tu n’as pas trop mal?

– Un peu, aux côtes, mais avec mon système de coussins, c’est supportable.

– Bon, à ce soir! Il y a quelque chose de spécial que tu aimerais?

– Des fruits, maman! Et puis il me faudrait des timbres.

Elle ralluma sa tablette pour faire un tour sur le net et vit que sa copine Chloé était en ligne. Elle lui envoya un coucou et elles bavardèrent un peu. Chloé n’était pas au courant de ce qui lui était arrivé; elle lui proposa de venir la voir. Elles se mirent d’accord pour le lendemain.

C’est à ce moment qu’elle sursauta quand un long hurlement monta, en ondulations qui augmentaient progressivement. Elle se reprit, ce n’était pas un fantôme invoqué par son roman gothique et sa poupée d’un autre âge, c’était le pauvre chien du dessus qui hurlait sa peine d’être seul. Elle se dit que si elle l’entendait, il l’entendrait probablement aussi puisque les chiens ont le sens auditif assez développé, croyait-elle. Et elle se mit à parler à haute voix :

– Pauvre toutou ! Ils vont bientôt revenir, tu vas voir. Tu n’es pas tout seul, tu vois, je suis aussi là.

Et effectivement, il s’arrêta de pleurer un moment, avant de reprendre plus faiblement sa plainte. Le reste de la journée se passa tranquillement, hormis des témoins de Jéhovah, qui se mirent à tenter de négocier à travers la porte pour qu’elle leur ouvre et elle les fit partir en leur disant qu’ils étaient des carnivores humains et qu’elle était végétarienne.