Un joueur d’échecs, une prof d’anglais, un traducteur, une mère au foyer et un vendeur de livres conversaient depuis plusieurs heures, que dis-je ? Plusieurs jours, pour débattre d’une question d’importance. Ils avaient pour mission d’examiner tous les points importants, les uns après les autres, et d’émettre un jugement à leurs propos pour arriver à une décision finale une fois qu’ils auraient fait le tour de la question. Vous remarquerez cette composition de trois hommes et deux femmes : un nombre impair était nécessaire pour obtenir, à chaque fois, une majorité de voix et un tirage au sort avait eu lieu pour le choix de la cinquième personne. Les conditions d’équité avaient donc été respectées.

Diogène, tableau par John William Waterhouse
(1849 – 1917), (Wikimedia Commons)

Mais quel était donc ce problème crucial à résoudre ? Il s’agissait de décider s’il valait mieux vivre une vie d’aventure passionnante avec tous les risques de danger et d’échecs qu’elle impliquait ou, au contraire, une vie rangée, studieuse, sérieuse et ambitieuse avec l’ennui et la routine qu’elle pouvait générer.

Selon le vendeur, la vie d’aventure serait vite terminée dans le cas d’une personne désargentée. L’histoire se transformerait rapidement en galère. Il suggéra donc de poser sur la table la question financière.

La prof d’anglais pensa au fait que tout le monde ne craignait pas les mêmes choses et qu’en conséquence la sécurité signifiait autre chose pour les uns et les autres. Elle proposa donc d’examiner ce sujet de la sécurité individuelle.

Dans la même logique, le joueur d’échecs argumenta que ce qui passionne les uns et les autres peut bien varier. Il proposa donc de réfléchir à ce qui excite et passionne les individus.

Le traducteur déclara s’intéresser à la tranquillité de l’esprit et suggéra de réfléchir pour déterminer si la sérénité ne pouvait s’obtenir qu’au cours d’une vie rangée et sérieuse ou bien si elle pouvait être atteinte lors d’une vie plus aventureuse.

La mère au foyer, probablement aguerrie par les disputes entre ses enfants, demanda que l’on pense aux raisons pour les humains d’être courtois et civils entre eux et en conséquence également à la question de savoir où l’on trouverait le plus d’agressivité : chez un aventurier ou chez un sédentaire ?

Certes ces questions ne pouvaient constituer à elles-seules toutes les facettes du problème mais c’était déjà une base pour avancer. J’avais oublié de mentionner qu’un autre personnage était présent bien que fort discret. Cette personne, masquée, anonyme comme les autres, était un arbitre dont le rôle était simplement d’assurer que les débats se passent dans le sérieux et la bonne volonté de chacun. Son seul défaut était de manquer d’humour : il ne comprenait pas la plaisanterie ce qui lui causa plusieurs quintes de toux au cours desquelles les membres du débat eurent de temps en temps des inquiétudes pour sa santé.

Pendant que ces débats avançaient sans autre témoin, les journaux et autres médias étaient néanmoins prévenus de leur existence et en parlaient, supputant les résultats possibles, faisant des paris également sur la personnalité du jury, les noms des jurés ayant été gardés secrets pour éviter qu’ils se trouvent influencés d’aucune façon. Si une partie du public se demandait bien à quoi servirait la décision finale, d’autres complimentaient le pouvoir d’avoir permis qu’un débat aussi sérieux puisse avoir lieu. Selon cette partie de la population, cela ne pouvait être qu’une excellente contribution de l’État à la formation des jeunes.

Certaines compagnies de paris proposèrent au public de miser sur les points que le jury déciderait d’examiner. Furent proposés la tenue vestimentaire (à vie aventureuse, look plus audacieux ou au contraire décontracté ?), le savoir (apprendrait-on plus en courant des risques qu’en suivant une ligne droite ou bien serait-ce le contraire?), l’invention (même question), l’amour dans tout ça, etc. Bref, petit à petit grâce au travail concentré des organismes de communication, la population commença petit à petit à suivre de loin et à s’intéresser réellement à ce qui se passait dans le bâtiment où étaient reclus, le temps de leur recherche, les cinq acteurs de ce débat hautement existentiel.

Les questions entre interviewers et personnes sondées fusaient :

– Est-ce que vous avez le sentiment que vous savez ce qu’ils doivent faire ?

– Mais je ne sais pas moi, je ne sais même pas ce qu’on en fera de leur jugement final. Vous le savez, vous ?

– Tout le monde me dit : il faut faire ci, il faut faire ça. Mais ce n’est pas de leur avenir qu’il s’agit, c’est du mien ! Vous croyez que cela me fait quelque chose, ce que ces gens vont dire ?

Et puis, il y avait bien sûr aussi les intellectuels : sociologues, philosophes, psychologues, pédagogues et les religieux. Le pouvoir politique s’interrogeait aussi car deviendrait une société si tous les jeunes partaient à l’aventure au lieu de s’engager vaillamment dans l’économie de marché ?

Le temps passait. L’on se demandait comment évoluaient les discussions jusqu’au jour où parut l’incroyable nouvelle, diffusée par une télévision aux méthodes controversées, que le jury s’était échappé ! Le journaliste de la chaîne s’était infiltré dans le bâtiment, sous la couverture d’un enquêteur médical dont la mission était de s’assurer de la bonne santé des jurés. Il y avait trouvé le cuisinier, l’arbitre et le concierge, en train de jouer aux échecs, dans des conditions certainement assez confortables : avec musique de fond, des plateaux de hors-d’œuvres raffinés et des bouteilles de cidre brut près d’eux. L’arbitre, honteux, avoua qu’il avait craqué lorsque le joueur d’échecs dont il était tombé amoureux avait décidé de s’enfuir avec la mère au foyer. Quant au traducteur, au vendeur et à l’enseignante d’anglais, cela faisait deux semaines qu’on ne les avait pas revus après qu’ils avaient suggéré de poursuivre leur discussion dans le jardin du palais. On ne trouva que quelques feuilles de bloc-note éparses sur un banc. Sur l’une d’elle était inscrite la devise : « L’aventure commence maintenant. »