Céline Roos

Lire Écrire Rêver

Velléités et une mini-nouvelle : le Pari en Dordogne

Les derniers jours, je n’arrivais pas à écrire, mais j’ai lu. Et c’est bien là le hic. Je terminais de lire Onze Rêves de Suie de Manuela Draeger (un des nombreux pseudonymes dans la communauté post-exotique). J’ai aussi entamé Le Post-Exotisme en Dix Leçons, Leçon Onze ainsi que Frères Sorcières, tous deux écrits par Antoine Volodine. Lorsque l’univers d’un auteur me plait autant, je le lis de façon presque compulsive. Je me souviens ainsi de ma lecture de Terminus Radieux et d’une scène extraordinaire de colère furieuse et vengeresse d’une femme sorcière, morte ressuscitée dans le rêve de son père sorcier incestueux. Ou encore de Songes de Mevlido, le premier que j’ai lu. Et, bien sûr, je rêverais d’écrire un article à propos de Volodine, mais je ne m’y risquerai pas. Il en existe déjà plusieurs dans une langue bien plus châtiée que la mienne. Au hasard, voici quelques articles et une vidéo.

À propos de « la communauté post-exotique », voir le dossier de Remue.net

Une vidéo de François Bon à propos d’Écrivains d’Antoine Volodine : ATELIER D’ECRITURE | FANTÔME DE SOI ÉCRIVAIN

La présentation (avec un extrait) de Frères Sorcières ; entrevoûtes

J’ai donc décidé pour me « débloquer » d’écrire une petite nouvelle en réponse à deux défis apparus sur Atramenta : le défi de l’ennui et le défi du pari. Voici ce que cela a donné (sans prétention).

Flying birds (2009) Debasish1974 (Wikimedia Commons)

Le Pari en Dordogne

Michelle s’ennuyait. Fortement grippée, elle n’avait le goût de rien. Pour une fois, elle n’avait même pas faim. Cela, au moins, était nouveau en ces temps de disette. Dans sa petite chambre, elle ne disposait que d’un nombre réduit de livres qu’elle avait déjà lus, d’une ou deux vieilles revues prêtées par Madame Thomas, et d’un jeu d’échecs avec lequel elle jouait parfois toute seule, sauf lorsque son grand frère venait la voir. Sa famille lui manquait. C’est maintenant qu’elle aurait eu besoin d’eux. Ils lui auraient remonté le moral, eux qui étaient toujours enclins à plaisanter, même si cela l’énervait parfois puisque leurs plaisanteries avaient souvent pour objet un membre de la famille, elle-même parfois. Sauf sa sœur, Paulette, si gentille avec elle. Comme ses frères, Paulette était déjà adulte ; elle avait quinze ans de plus qu’elle. Mais elle était allée voir son chéri. Tout le monde s’inquiétait pour elle se doutant qu’elle franchissait la ligne de démarcation.

Michelle n’avait pas vu ses parents, ni ses frères et sœur depuis plusieurs jours. Elle savait qu’ils reviendraient et la chercheraient un jour. Pour l’instant, il fallait rester tranquille, ne pas trop sortir, ne pas se faire remarquer. Ici, tout le monde n’était pas aussi gentil et courageux que Madame Thomas qui l’hébergeait. Les membres de sa famille avaient été temporairement accueillis chez d’autres personnes volontaires mais ils n’avaient pas pu rester ensemble. Cela n’aurait d’ailleurs pas été prudent. Ici aussi, certains n’aimaient pas les juifs. On entendait des choses. Des villages où une maison avait été brûlée et des habitants tués.

Michelle se demandait comment il était possible, si un dieu existait, que de telles choses puissent se produire. Elle regardait passer les nuages. De son lit, elle avait au moins une vue variée par ce temps. Un ciel tout bleu était certes beau mais, comment dire, un peu morne. Mais couvert, tout bougeait : les nuages n’avaient pas de règles de conduite. Ils pouvaient alterner leurs formes, lancer de longues traînées brillantes horizontales, ou laisser descendre un entonnoir blanc qui finissait mystérieusement. Subitement, ils mimaient la toison grisâtre d’un mouton et emplissaient tout le ciel. Tiens, un oiseau, qui lui volait tout droit. Vite, il quitta le cadre de la fenêtre.

Je vais faire un pari, se dit-elle. Si Dieu veut que je croie en lui, le prochain oiseau qui passera devra rebrousser chemin. Elle attendit et vit encore trois oiseaux qui passèrent et s’enfuirent, comme le premier, sans un regard en arrière. Elle espérait que Paulette reviendrait et ne courait pas trop de risques. Quant à Dieu, c’était fini, elle se fierait à la raison dorénavant.

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  1. Merci pour le partage et ce très beau texte, profond et riche !

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